Ceci est une tribune de Abdoul Karim Sango, Juriste/ Consultant et Enseignant formateur à l’Enam portant sur les élections de mi-mandat aux Etats Unis.
Classique aux États-Unis ! Les élections de mi-mandat («midterms») suscitent toujours une grande attention dans cette vieille démocratie. Celles du 3 novembre prochain sont pourtant scrutées comme rarement, à Washington comme dans le reste du monde. Elles interviennent dans un contexte de disruption mondiale où l’ordre international hérité de la Charte des Nations unies (signée à San Francisco en 1945) est profondément remis en cause. Si les citoyens du monde devaient se prononcer ce jour-là, il est quasi certain que le Parti républicain perdrait les deux chambres du Congrès américain.
Les Américains, eux, semblent prêts à sanctionner Trump et son camp. Selon le modèle de Decision Desk HQ (organisme américain de projections électorales), les démocrates ont 78 % de chances de reprendre la Chambre des représentants (218 sièges sur 435 sont nécessaires) et 57 % de chances de conquérir le Sénat, où ils doivent gagner quatre sièges nets pour atteindre 51 sur 100. Les marchés de prédiction sont encore plus catégoriques : 91 % pour la Chambre, 67 % pour le Sénat. Le Cook Political Report (lettre d’analyse électorale américaine de référence) anticipe un gain démocrate de 10 à 20 sièges à la Chambre.
Pour des raisons tirées de l’histoire et de la gouvernance actuelle de Trump, ses ambitions démesurées de changer l’ordre mondial pourraient être freinées dès la nuit du 3 au 4 novembre.
Le poids de l’histoire et de l’équilibre des pouvoirs
Depuis 1946, le parti du locataire de la Maison-Blanche perd presque toujours des sièges à la Chambre des représentants : dix-huit fois sur vingt, les seules exceptions étant 1998 et 2002. Cette tendance est confirmée par les quatre derniers scrutins de mi-mandat.
Les quatre derniers scrutins de mi-mandat
| Scrutin | Parti à la Maison-Blanche | Vainqueur | Chambre des représentants | Sénat |
| 2022 | Démocrate (Biden) | Partage du pouvoir | Républicains, majorité étroite (−9 pour les démocrates) | Démocrates conservent la majorité (+1) |
| 2018 | Républicain (Trump) | Démocrates à la Chambre, Républicains au Sénat | Démocrates (environ +40 sièges) | Républicains renforcent leur majorité (+1 à +2) |
| 2014 | Démocrate (Obama) | Républicains | Républicains élargissent leur majorité (−13 pour les démocrates) | Républicains reprennent le Sénat (−9 pour les démocrates) |
| 2010 | Démocrate (Obama) | Républicains | Républicains (+63 sièges) | Républicains (+6) |
Sources : Brookings Institution (Vital Statistics on Congress), Council on Foreign Relations (CFR), Encyclopaedia Britannica. Les décomptes de 2018 varient légèrement selon les sources (−40 à −42 sièges pour les républicains à la Chambre).
Dans les quatre cas, le parti du président a donc perdu des sièges à la Chambre : 63 en 2010, 13 en 2014, une quarantaine en 2018 et 9 en 2022. Les électeurs savent aussi doser leur vote : en 2018, la Chambre a basculé chez les démocrates tandis que le Sénat restait républicain ; en 2022, c’est l’inverse.
Rien d’étonnant à cela ! Le peuple américain est reconnu pour être jaloux de sa liberté et attaché à l’État de droit. Cumuler les majorités dans les deux principaux pôles de pouvoir expose au risque d’asseoir les bases d’un pouvoir autoritaire, peu soucieux du respect de la légalité. Et sur ce terrain, Trump ne rassure pas ! Même la toute puissante Cour suprême américaine n’échappe pas à ses appétits « gloutonnes » de tout contrôler. Or, la démocratie se porte bien dans un aménagement équilibré des pôles de pouvoir et dans un dialogue intelligent entre les trois pouvoirs ; elle est en danger là où une séparation effective des pouvoirs n’est pas garantie. L’article premier de la Constitution confie au Congrès le pouvoir de déclarer la guerre, de voter le budget et de réglementer le commerce extérieur. On comprend aisément le sens du slogan « No Kings » (« Pas de rois ») scandé à Boston le 28 mars dernier.
Le bilan de Trump : vie chère et guerre en Iran
Au-delà de l’histoire, Trump est rattrapé par les faits et actes de sa propre gouvernance. Il a été élu pour rendre à l’Amérique sa grandeur : c’est tout le sens de son programme Make America Great Again (« Rendre à l’Amérique sa grandeur », en abrégé MAGA). À quelques jours du scrutin, de nombreux Américains tirent le diable par la queue. Le panier de la ménagère peine à se remplir. Selon Reuters/Ipsos (agence de presse et institut de sondage), 47 % des électeurs placent le coût de la vie en tête de leurs préoccupations, loin devant les « normes démocratiques » (22 %). Seuls 23 % approuvent sa gestion de l’inflation, selon CNN, et sa cote de popularité tourne autour de 37 % en moyenne, avec un plancher à 32 % dans le sondage CNN/SSRS (SSRS : institut de sondage américain) du 21 octobre. Gros consommateurs de carburant, les Américains vivent péniblement la flambée du prix du gallon, passé de moins de 3 dollars avant la guerre à plus de 4,27 dollars selon l’AAA (American Automobile Association, association des automobilistes américains).
Empêtré dans une guerre en Iran dont il n’a pas bien évalué les conséquences, il en paie le prix à la veille des midterms. Déclenchée en mars par des frappes américano-israéliennes, cette guerre dure depuis sept mois et sa doctrine de la « paix par la force » n’a toujours pas produit l’accord qu’il recherche. Il avait pourtant promis de ne pas entraîner son pays dans de nouveaux conflits coûteux. Selon un sondage IGA d’août, 60 % des électeurs désapprouvent sa gestion de la guerre et 81 % estiment qu’elle a renchéri le coût de la vie. Et il laisse entendre qu’il pourrait relancer pleinement les combats après le scrutin. Il pourrait payer cash cette aventure guerrière loin des frontières américaines.
Les sondages le confirment : de nombreux citoyens qui avaient voté pour lui en 2024 sont déçus et pourraient porter leur voix sur des candidats démocrates. Selon CNN, les démocrates mènent de 10 points dans le vote générique (intentions de vote pour un parti, avant le choix des candidats ; 49 % contre 39 %), de 15 points chez les indépendants, et l’approbation de Trump parmi les électeurs républicains est tombée à 74 %, contre 88 % en février 2025.
Quelles conséquences pour la paix et pour l’Afrique ?
Que changerait une alternance pour la paix ? Soyons lucides : le président garde son droit de veto, qu’il faut deux tiers des voix dans chaque chambre pour surmonter, ainsi que l’essentiel de l’autorité en matière de politique étrangère. Une victoire démocrate ne ferait donc pas la paix à elle seule. Mais elle rendrait au Congrès ses outils : la maîtrise de l’ordre du jour, les auditions et citations à comparaître, et le contrôle des cordons de la bourse. Cette année déjà, la Chambre a adopté, avec quatre voix républicaines, une résolution limitant les pouvoirs de guerre du président en Iran. Les dirigeants démocrates promettent de mettre fin à cette guerre et d’abroger les droits de douane mondiaux.
Pour l’Afrique et le Sahel, l’enjeu est concret. L’USAID (Agence des États-Unis pour le développement international) met fin à ses programmes au Burkina Faso, au Mali et au Niger, au motif d’un lien jugé faible entre l’action humanitaire et l’intérêt national américain. Et l’AGOA (African Growth and Opportunity Act, loi américaine accordant aux pays africains éligibles un accès préférentiel au marché américain), qui n’a représenté que 0,7 % du commerce américain en 2025, expire le 31 décembre 2026, avant même l’installation du nouveau Congrès. Une majorité démocrate pourrait réexaminer les droits de douane et l’aide, mais en les assortissant de conditions sur les droits humains et la gouvernance.
Rien n’est encore joué. Après la décision de la Cour suprême sur le Voting Rights Act (loi de 1965 protégeant le droit de vote des minorités), qui a modifié le découpage de certaines circonscriptions, le Cook Political Report a lui-même relevé d’une dizaine de sièges l’avantage républicain, et les prévisions sur le Sénat varient fortement d’un modèle à l’autre. Ce sont des probabilités, pas des résultats.
Les sondages ne sauraient en effet se substituer au vote effectif des citoyens. Les Américains qui aspirent au changement n’ont d’autre choix que de se rendre massivement aux urnes le 3 novembre. L’exemple du Brésil, où Lula a été réélu le dimanche 25 octobre avec 51,76 % des voix face à Flávio Bolsonaro (48,24 %), au terme d’un second tour très disputé, montre qu’un scrutin se gagne par la mobilisation. Il pourrait inspirer leurs voisins du Nord.
Croyant pratiquant, Trump a-t-il oublié que le Dieu qu’il adore est le « Dieu des pauvres, des orphelins, des veuves et des opprimés de tous genres » ? Or, depuis le début de son second mandat, il n’a affiché que du mépris pour ces personnes. Dieu a-t-il entendu leurs cris ? Son combat contre le wokisme (terme désignant, aux États-Unis, l’engagement militant contre les discriminations raciales et de genre) lui fera conserver l’aile radicale des électeurs dont le choix est motivé par des considérations religieuses : 58 % des protestants évangéliques blancs approuvent encore son action, selon le Pew Research Center, seul groupe religieux où il garde la majorité, même si ce chiffre était de 78 % au début de son mandat. Mais ceux-ci ne devraient jamais ignorer que Dieu est Amour. Et l’un des plus grands enseignements qu’il nous a laissés est le suivant : « Aime ton prochain comme toi-même ». Celui qui prétend aimer et servir Dieu doit donc aimer tous les humains. Les pères fondateurs des États-Unis le croyaient sincèrement. L’un d’entre eux, John Adams (1765) put affirmer qu’il considérait toujours l’établissement de l’Amérique comme le début d’un grand dessein de la providence en vue de l’illumination et de l’émancipation de tous les opprimés de la terre.





































