Accueil SANTÉ L’allaitement, un geste naturel qui ne va pas toujours de soi

L’allaitement, un geste naturel qui ne va pas toujours de soi

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© UNICEF/Kate Holt Une femme allaite son nouveau-né dans un hôpital de Belgrade, en Serbie.

L’allaitement est l’un des plus anciens symboles de la maternité. Il permet à la mère de tisser un lien privilégié avec son nouveau-né dès les premiers jours de sa vie, tout en lui offrant une alimentation sur mesure, adaptée à ses besoins. Longtemps considéré comme un processus naturel ne nécessitant ni préparation ni connaissances particulières, il s’avère pourtant souvent plus complexe qu’il n’y paraît.

Fatigue, conseils contradictoires, manque de soutien et vulnérabilité émotionnelle après l’accouchement conduisent de nombreuses femmes à interrompre l’allaitement plus tôt qu’elles ne l’avaient prévu.

À l’occasion de la Semaine mondiale de l’allaitement maternel, qui a débuté le 1er août, ONU Info s’est entretenu avec Vera Artemova, sage-femme, doula, consultante en allaitement maternel et responsable du service des doulas de l’hôpital clinique Mère et Enfant de Lapino, dans la région de Moscou.

Elle explique pourquoi même une mère expérimentée peut avoir besoin d’un accompagnement professionnel et revient sur le rôle essentiel de la famille, des employeurs et de la société pour soutenir les femmes qui choisissent d’allaiter.

Les bienfaits pour la mère et l’enfant

L’allaitement est bénéfique aussi bien pour l’enfant que pour la mère. Selon Vera Artemova, sa principale force réside dans la composition unique du lait maternel, qui évolue tout au long de la lactation pour répondre aux besoins de chaque enfant.

«Pour un enfant, le lait maternel est un produit unique, à la composition extrêmement riche, créé spécialement pour lui», explique-t-elle.

Comme le rappelle l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), l’allaitement maternel exclusif est recommandé pendant les six premiers mois de la vie. Durant cette période, le lait maternel apporte au nourrisson tous les nutriments dont il a besoin et contient des anticorps qui contribuent à le protéger contre les infections.

Contrairement aux préparations pour nourrissons, dont la composition est fixe, il est plus facilement digéré et assimilé par un système digestif encore immature, favorisant ainsi la croissance et le développement du bébé.

À plus long terme, les enfants nourris au sein présentent moins souvent un excès de poids ou une obésité durant l’enfance et l’adolescence et obtiennent généralement de meilleurs résultats aux tests de développement cognitif.

Une femme, Zainab Kamara, allaite son fils jumeau, Alhassan Cargo, avec l'aide d'une autre femme. La scène se déroule dans le village de Karineh, dans la chefferie de Magbema, district de Kambia.
Photo : UNICEF/UN065254/ Zainab Kamara, aidée par sa mère, allaite l’un de ses deux jumeaux Alhassan Cargo, dans le village de Karineh, dans la chefferie de Magbema en Sierra Leone.

Les bénéfices concernent également la mère.

«L’allaitement profite aux deux personnes concernées : la mère et l’enfant. On ne peut pas privilégier l’un au détriment de l’autre», souligne l’experte.

La lactation favorise notamment la régulation hormonale. L’organisme de la mère libère de l’ocytocine, une hormone qui aide l’utérus à retrouver sa taille normale après l’accouchement et favorise la récupération post-partum. Un allaitement prolongé réduit également le risque de développer un cancer du sein.

«Les femmes qui allaitent longtemps sont moins souvent touchées par cette maladie. C’est un investissement important pour leur santé à long terme», précise Vera Artemova.

Naturel ne veut pas dire facile

Si l’allaitement est naturel, il ne se met pas toujours en place facilement. Faute d’un accompagnement qualifié, de nombreuses femmes quittent la maternité sans avoir reçu les conseils essentiels sur l’allaitement ou la diversification alimentaire.

Selon l’OMS et l’UNICEF, seuls 15 % des pays intègrent l’alimentation du nourrisson et du jeune enfant dans la formation des professionnels de santé accompagnant les jeunes mères.

Face à ce manque de conseils, Vera Artemova recommande de se préparer à l’allaitement dès la grossesse. Comprendre les bases de la lactation permet de faire le tri parmi les informations parfois contradictoires, de déjouer les idées reçues et de savoir quand consulter un spécialiste.

«Lorsqu’une femme est bien informée, il devient très difficile de la déstabiliser. Après l’accouchement, on n’a généralement plus ni l’énergie ni les ressources pour assimiler de nouvelles informations, et l’état émotionnel rend les choses encore plus compliquées», explique-t-elle.

Même les mères expérimentées ont parfois besoin d’aide

L’expérience n’exclut pas le besoin d’aide. Chaque enfant est différent et pose de nouveaux défis auxquels les expériences précédentes n’apportent pas toujours de réponse.

«Tous les enfants sont différents. Avec chaque enfant, on a l’impression de redevenir une nouvelle maman et de tout redécouvrir. Ils nous lancent de nouveaux défis, qui nous permettent de grandir, de devenir plus patientes et d’élargir notre regard sur le monde», raconte Vera Artemova.

Demander de l’aide ne doit donc jamais être perçu comme un signe d’inexpérience ou d’échec.

«Il nous est difficile de prendre du recul sur notre propre situation. Lorsqu’un spécialiste intervient, il peut identifier plus rapidement le problème et trouver une solution. Ce n’est pas grave de se tromper ou de ne pas tout comprendre. Ce qui est grave, c’est de ne pas appeler à temps la personne qui pourra venir nous aider.»

Une femme allaite son nourrisson à l'intérieur d'un bâtiment.
UNICEF Banamwana Yvette Employée de la Ville de Kigali, Rwanda, allaitant son enfant au travail.

Le rôle de la société et des employeurs

La poursuite de l’allaitement dépend largement du soutien des proches, des employeurs et, plus largement, de la société.

Au cours des premières semaines suivant l’accouchement, les femmes sont particulièrement vulnérables. Les critiques et les conseils non sollicités peuvent fragiliser leur confiance en elles. C’est pourquoi l’OMS fait de la lutte contre la stigmatisation des femmes qui allaitent et de la création d’un environnement bienveillant et sûr l’une de ses priorités.

Pour Vera Artemova, cet environnement commence par le respect du choix de la mère.

«Si une femme dit: « Je veux allaiter », alors toutes les personnes qui l’entourent doivent soutenir son choix et être à ses côtés», insiste-t-elle.

Selon elle, la société doit également reconnaître le droit de l’enfant à être nourri lorsqu’il en a besoin.

«Je pense qu’il faut aussi rappeler aux gens les droits de l’enfant», ajoute-t-elle.

Pour les femmes qui reprennent le travail, la poursuite de l’allaitement dépend aussi des conditions offertes par leur employeur.

Selon Vera Artemova, tirer son lait est «un processus délicat et intime» qui exige calme et intimité.

Elle estime que les employeurs devraient mettre à disposition un espace dédié, équipé d’un point d’eau et d’un réfrigérateur pour conserver le lait, prévoir des pauses régulières et, lorsque des repas sont fournis aux salariés, tenir compte des besoins énergétiques accrus des femmes allaitantes. La production de lait maternel nécessite en effet environ 500 kilocalories supplémentaires par jour.

Une mère allaite son bébé tandis qu'un spécialiste se tient derrière elle pour la soutenir.
© UNICEF/Tapes Ion Un agent de santé en Moldavie assiste une mère qui allaite.

«Il ne faut pas attendre que l’aide arrive, il faut l’organiser»

Malgré tout, souligne l’experte, la plus grande partie du soutien repose sur la famille de la mère allaitante. Elle conseille donc d’anticiper cette organisation avant même la naissance, en définissant qui prendra en charge les tâches ménagères et les aspects logistiques.

«Il ne faut pas attendre que l’aide arrive, il faut l’organiser», affirme-t-elle.

C’est sa propre expérience de la maternité et la découverte de l’importance d’un soutien précoce qui l’ont conduite vers cette profession.

«C’est la maternité qui m’a amenée à exercer ce métier. C’est une histoire fréquente : des femmes vivent cette expérience et comprennent à quel point il est important d’aider les autres», raconte-t-elle.

Pour Vera Artemova, il n’existe pas de modèle unique de soutien: certaines femmes ont besoin d’explications détaillées, d’autres d’empathie, d’autres encore simplement d’une oreille attentive. Les communautés de mères jouent à cet égard un rôle précieux en offrant un espace de partage sans jugement.