Ceci est une tribune de Louis Magloire Keumayou, Journaliste, PDG du Cabinet K&M Conseil, président du Club de l’Information Africaine, directeur de New World Economie TV.
Le Sommet de la Francophonie de Phnom Penh, prévu en novembre 2026, promet d’être bien plus qu’une grand-messe diplomatique autour de la langue française. Il sera le théâtre d’une élection dont les enjeux dépassent largement la Francophonie: qui succèdera à Louise Mushikiwabo (ou qui la reconduira) à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie ? La secrétaire générale sortante, soutenue par Kigali (dont elle fut ministre de l’Information, puis des Affaires étrangères, avant d’être élue secrétaire générale de l’OIF), brigue un troisième mandat consécutif. Face à elle, Juliana Amato Lumumba (ancienne ministre de la Culture de la République démocratique du Congo, et fille du héros de l’indépendance congolaise Patrice Lumumba), ainsi que Coumba Bâ (médecin mauritanienne, qui fut dans le désordre, ministre de la Jeunesse et des Sports, de la Fonction publique, des Affaires africaines avant d’occuper la fonction de ministre conseillère et envoyée spéciale de la Mauritanie auprès de l’OIF) et le Roumain Dacian Cioloș (agro-économiste, ancien Premier ministre de la Roumanie, ancien commissaire européen à l’agriculture, et ancien député européen). La compétition est ouverte. Et les débats aussi. Celui sur un éventuel troisième mandat de la secrétaire générale sortante est-il légitime ? Au-delà de la personne de Louise Mushikiwabo, n’est-ce pas plutôt la question de la gouvernance des grandes institutions, africaines comme multilatérales, qui est posée ?
Ce que dit et ne dit pas la Charte
Soyons précis, car la précision est ici salutaire. La Charte de la Francophonie ne fixe aucune limite au nombre de renouvellements du mandat du secrétaire général, élu pour quatre ans par les chefs d’État et de gouvernement. Le Règlement unique des instances de la Francophonie, adopté à Paris le 16 mars 2022 par la Conférence ministérielle, n’impose pas davantage de limitation du nombre de mandats.
Toute affirmation selon laquelle Louise Mushikiwabo n’aurait pas le droit de se présenter en 2026 est donc, en l’état du droit applicable, juridiquement inexacte. La Francophonie a d’ailleurs déjà vécu cette situation dans un passé récent. Après douze ans et trois mandats consécutifs, l’ancien président sénégalais Abdou Diouf a quitté ses fonctions en 2014. Il avait été élu en 2002 à Beyrouth, réélu à Bucarest en 2006, puis à Montreux en 2010. Trois mandats, donc, sans que personne n’en ait contesté la légitimité. L’argument de l’illégalité se heurte donc aux textes applicables ainsi qu’à la pratique institutionnelle de l’organisation.
Car à l’inverse du Commonwealth, qui en a fait une règle fondamentale depuis des décennies, l’OIF n’a jamais jugé utile de se doter du verrou de la limitation des mandats, ou encore de la rotation géographique.
Ce que font les autres grandes institutions
Le secrétaire général du Commonwealth, par exemple, est élu par les chefs de gouvernement pour un maximum de deux mandats de quatre ans. La règle est claire, écrite, et respectée : la liste des secrétaires généraux du Commonwealth (Arnold Smith, Shridath Ramphal, Emeka Anyaoku, Don McKinnon, Kamalesh Sharma, Patricia Scotland) témoigne d’une alternance régulière, avec un système de rotation géographique informel entre régions. Ce n’est pas un accident : c’est le fruit d’une culture institutionnelle délibérément construite autour de l’alternance.
La FIFA, l’une des organisations sportives les plus décriées pour sa gouvernance, a tiré les leçons d’un scandale retentissant. Après la chute de Joseph Blatter, le Congrès de la FIFA a adopté, en 2016, une réforme limitant à trois mandats de quatre ans – soit douze ans au maximum – la présidence de l’instance et les autres hauts postes. Mais même cette réforme n’est pas à l’abri des contournements: Gianni Infantino, élu en 2016 et réélu en 2019 et 2023, a préparé le terrain pour rester au-delà de 2027, en faisant officialiser lors du Congrès de Kigali que ses trois premières années à la tête de l’organisation ne comptaient pas comme un mandat à part entière.
Dans ce paysage, le CIO (Comité international olympique) apparaît presque vertueux. La Charte olympique limite la présidence du CIO à douze ans, soit un mandat de huit ans, suivi d’un mandat de quatre ans.
Quant à l’ONU, sa Charte ne fixe formellement aucune limite. Mais une pratique solidement ancrée s’est imposée : après dix ans de service et deux mandats accomplis, António Guterres quittera ses fonctions le 1er janvier 2027. La coutume a ici force de règle. Nul n’envisage sérieusement d’y déroger. Même si l’Egyptien Boutros Boutros-Ghali, premier secrétaire général de l’OIF, n’avait pas pu effectuer ses deux mandats à cause de sa relation très tendue avec les USA lors de son premier mandat, et que le poste de secrétaire général de l’OIF avait été taillé sur mesure pour lui par la France du président Chirac. C’est un débat à lui tout seul, qui méritera d’être soulevé en d’autres circonstances.
Ce que l’on peut observer, avec une certaine pointe d’ironie, c’est que l’OIF se veut vigile de la démocratie dans l’espace francophone. Par sa Charte et ses déclarations de Bamako (2000) et de Saint-Boniface (2006), elle s’est érigée en gardienne du jeu démocratique, pouvant aller jusqu’à suspendre des États membres après des coups d’État. Ce qui n’a pas manqué de créer des secousses géopolitiques, notamment après les coups d’État au Mali, au Niger et au Burkina Faso, trois États membres historiques de l’OIF. Est-ce un paradoxe qu’une organisation qui surveille l’alternance démocratique chez ses membres ne s’impose aucune règle d’alternance en son propre sein ? Oui, mille fois oui. Est-ce un motif de disqualification de la secrétaire générale sortante ? Certainement pas.
Le bilan Mushikiwabo
Depuis sa prise de fonctions en 2019, Mushikiwabo a conduit une modernisation institutionnelle, poussant vers une structure plus décentralisée et une plus grande autonomie financière, tout en réorientant le budget vers des programmes. La vaste réorganisation qu’elle a initiée a été approuvée lors du XIXe Sommet de la Francophonie. Ses deux mandats ont mis l’accent sur l’autonomisation économique des femmes et des jeunes, l’employabilité, la promotion de la langue française dans l’espace numérique et la culture. Elle a renforcé la présence politique de l’OIF sur la scène internationale, et a développé une diplomatie axée sur le dialogue plutôt que sur les sanctions automatiques face aux crises politiques. Le bilan est loin d’être négligeable. Pour l’emporter face à elle, les autres candidats devront proposer plus, voire mieux.
Une question d’impact
Ce qui sera en jeu en novembre 2026, ce n’est pas seulement une réélection éventuelle. Car au-delà des candidats, et de la compétition des programmes qui se terminera ce jour-là à Phnom Penh, comme lors de toute finale, par la joie du vainqueur et la déception des vaincus, la vraie question qui taraude l’opinion publique francophone est simple: outre la victoire d’un camp, outre la grandeur et le rayonnement de l’Organisation, quel impact concret et mesurable a-t-elle eu et continuera-t-elle d’avoir sur le quotidien des populations de ses Etats membres, notamment dans le bassin africain où crises, tensions et fractures isolent chaque jour davantage, y compris vis-à-vis des pays francophones les plus prospères économiquement ?
Louis Magloire KEUMAYOU
Journaliste, PDG du Cabinet K&M Conseil, président du Club de l’Information Africaine, directeur de New World Economie TV.





























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