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Burkina/Terrorisme: Djibo ou la psychose des attaques armées (REPORTAGE)

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Un véhicule calciné lors d'une attaque de la brigade de gendarmerie de Djibo (Ph. Wakat Séra)

Une vingtaine de professionnels de l’information, à l’initiative du Club des amis journalistes, ont effectué du 14 au 15 janvier 2019, une sortie sur Djibo, une localité située à 210 kilomètres au nord de Ouagadougou, pour s’informer sur le phénomène des attaques armées récurrentes qualifiées de « terroristes ». Cette visite a permis aux journalistes qui traitent au quotidien les informations sécuritaires, d’apporter leur « soutien » moral aux autorités administratives et aux Forces de défense et de sécurité qui veillent à la quiétude des populations qui vivent au jour le jour, la psychose des agressions des assaillants.

Après quelques kilomètres parcourus, entre Ouaga-Kongoussi, nous avons été convoyés par des agents de sécurité pour le reste du trajet jusqu’à Djibo, ville ayant subi plusieurs attaques armées, soit 100 kilomètres de distance. Après le calvaire vécu entre Ouagadougou et Kongoussi, notamment, à partir de Malou, une localité située à une quarantaine de kilomètres de la capitale de la province du Bam, à cause des secousses dues aux nids de poule, le groupe composé de jeunes journalistes inexpérimentés pour des « reportages de guerre », devaient maintenant avoir à l’idée qu’ils vont dans une localité où les attaques armées sont récurrentes.

A notre passage, outre les contrôles qu’effectuent les agents de sécurité à certains arrêts, entre Kongoussi et Djibo, route dont le bitumage a démarré mi-août 2016 pour 24 mois, nous avons aussi, par moment, rencontré des colonnes de véhicules militaires, où sont positionnés des soldats sur les banquettes arrières. La consigne est claire. Il faut marquer un arrêt quand on rencontre ces genres de colonne de véhicules, pour éviter toute situation confuse.

A Djibo où la vie suit son cours normal à vue d’œil, rien à part les contrôles à l’entrée, ne montre quelque chose de particulier. Nous nous sommes rendus au Haut-commissariat où nous avons attendu quelques minutes, une vingtaine environ, sous les regards curieux des passants, avant que notre guide, un confrère résidant à Djibo, aille nous annoncer. Visiblement dérangés par les regards, certains confrères ont proposé que le groupe reparte dans le véhicule pour éviter de se faire remarquer surtout que des informations qui nous ont parvenu, signifiaient clairement que les malfaiteurs avaient les leurs dissimulés parmi les populations.

Mais certains, plus sereins ont préféré attendre à l’air libre du Haut-commissariat dont le périmètre n’est jusqu’à présent pas clôturé, malgré la menace d’attaques. Quand on a été reçu, par le Haut-commissaire de la province du Soum, Siaka Barro, assisté de son secrétaire général, Pierre-Claver Bancé, après un briefing sur notre passage dans leurs locaux, l’autorité a pris la parole pour remercier l’association d’avoir initié cette visite de courtoisie pour les encourager dans leurs tâches.  « Vraiment ça nous va droit au cœur », lance-t-il, sourire aux lèvres sous les lumières des caméras et appareils photographiques. Avant d’autoriser les journalistes à poser des questions, M. Barro a été formel dès le début qu’il ne répondrait pas aux questions jugées sensibles ou directement liées à la sécurité.

Siaka Barro, Haut-commissaire de la province de Soum (Ph. Wakat Séra)

Sur l’état d’urgence décrété le 1er janvier par le président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré pour lutter efficacement contre les agressions, il a indiqué que la mesure « est bien perçue et respectée par les populations, ce qui fait qu’on n’a pas de problème ».  Le message est passé à travers les autorités locales qui font de leur mieux pour sensibiliser les populations, a ajouté Siaka Barro qui n’a pas dit un mot sur les conséquences de la menace après qu’une question lui a été posée dans ce sens. « Comme je l’ai dit je préfère qu’on ne parle que de ce qui n’est pas lié à la sécurité », esquive-t-il en guise de rappel. Cependant il a insisté sur l’importance pour les journalistes à « donner les informations justes aux populations. Quand une situation se présente il faut venir à la source pour connaître réellement ce qui se passe au lieu de donner souvent des informations infondées », a-t-il signifié en invitant les populations à venir dans sa circonscription car « la province est vivable. En témoigne, le fait que le Haut-commissaire et tout son staff est là ».

Des soldats sur le qui-vive

Le Chef de brigade de la gendarmerie de Djibo (Ph. Wakat Séra)

A la suite de cette représentation administrative nous nous sommes rendus à la brigade de la gendarmerie nationale de Djibo. Armes au poing, des gendarmes veillent et guettent tout mouvement suspect devant le bâtiment qui avait été attaqué le 18 octobre 2018 par des dizaines d’individus lourdement armés, qui sont parvenus à faire évader des prisonniers avant de prendre la fuite. Le bâtiment avait été littéralement saccagé par les assaillants. Après une brève présentation, le Chef de brigade (CB), le major René Ouoba, nommé le 21 décembre dernier et ayant quitté Bobo-Dioulasso, la deuxième capitale, s’est réjoui de notre visite. « Je suis venu trouver effectivement votre correspondance. On n’est ravi quand des journalistes quittent leur bureau pour se déplacer sur le terrain et venir voir comment la situation se présente. J’avoue que ça nous met un baume au cœur, parce que cela nous rassure que nous ne sommes pas seuls dans cette lutte. Je vous dis merci pour cet engagement », a affirmé le CB. « Alors, vous savez qu’on ne parle pas beaucoup chez nous. On compte toujours sur vous parce que si vous fermez vos cameras, micros et stylos ça causera un coût à notre lutte », a-t-il enchaine.

Le CB de la brigade de gendarmerie de Djibo, enturbanné, assis dans un bureau de fortune, visiblement ému de notre présence, a laissé entendre que « grâce aux relais (de la presse) », cela leur « permet de dire à l’opinion publique (qu’ils sont) là pour elle et (qu’ils se battent) chaque jour contre l’adversité ». « En tout cas votre sortie nous galvanise et on souhaite que l’initiative soit pérenne pour que le pays soit arrosé d’informations saines car, quand on s’abreuve de l’information saine, forcement on grandi », a-t-il poursuivi.

Toits de la brigade de gendarmerie de Djibo fissurés lors d’une attaque terroriste (Ph. Wakat Séra)

La permission a été donnée aux journalistes de visiter de fonds en comble les locaux de la gendarmerie où jonchent toujours des débris, après l’attaque du 18 octobre 2018. Vitres brisées, toits troués ou fissurés, murs noircis par des flammes, témoignent de l’atrocité de cette attaque. Hors du bâtiment, quelques matériels dont des voitures calcinées étaient toujours visibles dans la cour de la brigade qui est en train de bénéficier de ses premières fondations pour la clôture de sa superficie. Après le CB qui laisse entrevoir un moral haut, nous tentions de nous rabattre également sur ses subalternes, pour essayer de soutirer quelques informations, mais en vain. Même si les agents semblent contents de notre mission, ils sont ouverts à toute causerie sauf celle allant dans le sens de la sécurité. « Quelles sont les difficultés auxquelles vous voulez que nous portions à l’endroit des autorités », avions-nous furtivement lancé à l’endroit d’un pandore qui, sourire aux lèvres, nous a répondu que « vous-mêmes vous savez ».

Photo de famille avec le commissaire Claude Kambou et certains de ses éléments (Ph. Wakat Séra)

Le groupe s’est rendu aussi au commissaire de Djibo, où la sécurité à ce niveau est plus dissuasive. De l’extérieur de la clôture à l’intérieur du commissariat, nous avons pu observer des agents de police bien armés, postés en des endroits stratégiques du service. Malgré l’affluence des usagers devant l’entrée et à l’intérieur du camp qui perturbe la vigilance, ses agents sont sereins et imperturbables d’où ils sont positionnés. « Nous sommes contents que vous ayez effectué ce déplacement pour venir participer avec nous dans cette lutte contre le terrorisme. Vraiment cela nous va droit au cœur et nous vous encourageons pour cette initiative », nous a déclaré le commissaire Claude Kambou dans les allées de ses locaux. « Vous êtes un maillon important dans la lutte contre ce phénomène que le Burkina est en train de connaître », a-t-il dit. Le même mot d’ordre du groupe est respecté. Pas de question liée à la sécurité pour troubler ces agents qui sont plus préoccupés par la situation.

Des programmes de radios au ralenti

A la Radio lutte contre la désertification et les changements climatiques (RLCD), après les salutations et remerciements d’usage, Lucien Lassané Ilboudo, le directeur comptable de la RLCD, s’est prêté aux questions des journalistes. Cette radio traite des thèmes comme l’extrémisme violent, l’excision et le planning familial à travers des émissions interactives qu’ils ont « du mal à exécuter ». Selon les témoignages du directeur de RLCD, le programme de son organe a été modifié vu le contexte d’insécurité élevée. « Avant on fermait à 22 heures mais maintenant on ferme à 20H. Quand il y a des activités, on cible les zones où ce n’est pas rouge », a-t-il déclare, citant en exemple « la zone de Nasoumbou, Koutougou et Tongomael qui sont compliqués ». La RLCD traite l’information mais avec « beaucoup d’attention » car la station « a déjà eu à recevoir des menaces. Ils ont eu même à appeler lors d’une émission interactive pour dire de parler beaucoup de la religion. Ce qui fait que pour le moment on n’a arrêté de parler de ses genres d’émission », a-t-i confié, le regard hagard, notant que sa station couvre à 135 kilomètres, c’est-à-dire toute la province du Soum et une partie du Mali. Son personnel est composé d’une dizaine d’employés, nous a-t-il confié. 

Photo de famille devant la radio La Voix du Soum (Ph. Wakat Séra)

Le dernier endroit ciblé pour être visité par notre équipe est la radio « La Voix du Soum », la station sur laquelle, le prédicateur radicalisé, Malam Dicko, qui a eu à revendiquer plusieurs attaques dans cette zone, notamment la localité de Nassoumbou. La radio continue de dérouler son programme avec des modifications. Comment vous vous débrouiller pour les différents reportages ? A cette question, Roger Sawadogo, directeur de la radio « La voix du Soum », a soutenu que « que ce n’est vraiment facile ». « La psychose des attaques est vraiment permanente », a-t-il soutenu. Les déplacements à l’intérieur de la province sont « quasi inexistants », a avancé M. Sawadogo qui confie que son équipe « est beaucoup plus focalisée sur la ville de Djibo. On ne peut plus faire vraiment des reportages à l’intérieur de la province, ce qui est dommage. Il y a aussi la psychose, comme je l’indiquais, qui fait que la plupart des agents ne peuvent pas donner 100% de ce qu’ils ont comme potentialité puisse qu’il y a ce blocage-là dans la tête qui leur dit que si je suis permanemment à la radio, cela pourrait coïncider avec la mauvaise période, où ces gens-là vont frapper », a-t-il développé. Roger Sawadogo s’est réjoui du fait que le Club des amis journalistes « soit là ». « Vous êtes aussi sur les traces du phénomène du terrorisme, le responsable d’Ansarul Islam (Malam Dicko) officiant ici, j’en ai vu sur des médias au début du mouvement qu’il est homme de média, mais non, il n’est pas homme de média », a-t-il poursuivi. Malam Dicko qui a été abattu par les FDS au cours d’une opération militaire, « intervenait comme une personne es qualité, une personnalité extramuros, parce qu’il n’est pas permis à tout le monde de se prononcer sur le domaine religieux », a indiqué notre confrère Roger Sawadogo de la « La voix du Soum » qui a ajouté que « beaucoup d’entre (eux) l’on côtoyer ici et c’est peut-être le destin ».

Les témoignages des confrères sur place, montrent à quel stade la menace est réelle et la psychose qui tenaille les populations. Selon eux, « à tout moment, il y a des alertes dans le sens des attaques qui sont de plus en plus récurrentes, mais aussi d’éventuelles menaces sur (leurs) structures et eux-mêmes ». Dans la ville, il n’est pas rare de voir de passage, des agents de sécurité, arme en bandoulière, ainsi afin de pouvoir faire face aux assaillants qui attaquent à n’importe quel moment.

La visite, un soutien moral

Le Club est là pour témoigner son « soutien non seulement au FDS qui sont en première ligne dans cette lutte, aux autorités, mais à toute la population de Djibo, afin de les rassurer que nous sommes de cœur avec eux », a affirmé le président de l’association du Club des amis journalistes, Dénis Zoungrana, à la fin de la visite.  La raison qui justifie le fait que Djibo soit choisi pour cette visite est que cette localité « est considérée comme l’épicentre du terrorisme au Burkina Faso », a-t-il signifié.

M. Zoungrana a annoncé qu’il y a une autre journée que l’organisation prévoit pour soutenir cette fois-ci les familles de ceux-là qui sont tombés au front.

Par Bernard BOUGOUM

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