Et si une partie du «miracle économique ivoirien» racontait aussi une histoire burkinabè! À l’heure où la Côte d’Ivoire nouvellement indépendante cherche à transformer son agriculture en locomotive de croissance, un jeune homme venu de l’autre côté de la frontière s’impose dans les cercles du pouvoir. Originaire de l’actuel Burkina Faso, formé à Bobo-Dioulasso, Abdoulaye Sawadogo devient, à 33 ans, ministre délégué à l’Agriculture. Son parcours illustre le rôle majeur joué par les hommes, les compétences et les liens venus de la Haute-Volta dans l’essor de la Côte d’Ivoire.
Dans la jeune Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny, l’agriculture est alors au cœur du projet de développement national. C’est dans ce contexte qu’Abdoulaye Sawadogo fait son entrée au gouvernement, le 23 septembre 1968, comme ministre délégué à l’Agriculture. Il était jusque-là directeur de cabinet au sein de ce département, alors placé directement sous l’autorité du président ivoirien.
Mais derrière cette nomination se dessine aussi une histoire intimement liée aux relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire. Ancien élève de l’École primaire supérieure de Bobo-Dioulasso, alors rattachée au territoire de la Côte d’Ivoire, Abdoulaye Sawadogo fait partie des «Compagnons de 46», ces jeunes Africains envoyés en France pour poursuivre leurs études.
Après son adhésion au PDCI-RDA, il gravit progressivement les échelons de l’administration, notamment comme inspecteur à la Caisse nationale du crédit agricole (CNCA), avant de devenir directeur de cabinet puis membre du gouvernement.
Un Burkinabè au cœur de la bataille agricole ivoirienne
À la tête du secteur agricole, Abdoulaye Sawadogo contribue à porter une ambition qui dépasse les frontières ivoiriennes: faire de l’agriculture un véritable levier de souveraineté et de croissance.
La riziculture figure parmi ses priorités. L’objectif est alors de permettre à la Côte d’Ivoire de réduire sa dépendance extérieure, d’atteindre l’autosuffisance et, à terme, d’exporter vers les pays voisins.
Une politique de prix d’achat incitative destinée aux planteurs accompagne cette stratégie. La production rizicole progresse et la Côte d’Ivoire accède au statut de pays exportateur de riz.
Son action s’inscrit dans la dynamique qui fera des premières décennies de l’indépendance une période de forte croissance, communément appelée le «miracle économique ivoirien».
Mais le parcours d’Abdoulaye Sawadogo rappelle aussi une réalité historique souvent moins mise en lumière: le développement de la Côte d’Ivoire s’est construit dans un environnement ouest-africain marqué par d’intenses échanges de populations, de compétences et de savoir-faire, notamment avec la Haute-Volta, devenue Burkina Faso en 1984.
Une trajectoire qui dépasse les frontières
Après avoir quitté le gouvernement en 1977, Abdoulaye Sawadogo poursuit une carrière internationale et universitaire. Il devient consultant pour la Banque du Brésil, dirige l’Institut de géographie tropicale, puis rejoint la FAO comme assistant du directeur général. Il fut également membre du comité des sages de la Banque africaine de développement (BAD).
À 93 ans, il vit aujourd’hui une retraite paisible aux côtés de son épouse, Berthe Gnénago, première femme députée de Fresco, de 1980 à 1995, puis maire de la commune de 1990 à 1995.
Le couple a eu sept enfants
Près de six décennies après son entrée au gouvernement ivoirien, l’itinéraire d’Abdoulaye Sawadogo raconte donc bien plus que l’ascension d’un haut responsable. Il témoigne d’une histoire partagée entre deux pays voisins, où le Burkina Faso a fourni, à travers ses hommes, ses compétences et ses liens humains, une partie des forces qui ont accompagné l’essor de la Côte d’Ivoire. Une histoire commune que les frontières n’ont jamais totalement réussi à séparer.
Par Valentin SOMANDE







































