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Bénin: menaces sur le laboratoire de la démocratie

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Peu d'électeurs ont pris part à ces législatives béninoises inédites (@RFI/Carine Frenk)

Des élections sans les partis d’opposition et pratiquement sans électeurs. Déploiement massif des forces de l’ordre. Incendie dans certaines localités de matériels de vote. Manifestations tous azimuts de populations scandant des slogans hostiles au régime en place et brûlant des pneus et autres objets. Appel au boycott du vote par les partis d’opposition et certains leaders de la société civile. Messages inquiétants pour le climat social. Et pour couronner le tout, coupure d’internet donc mise en berne des réseaux sociaux. C’est le tableau peu reluisant que présente le Bénin, avant et pendant les législatives de ce dimanche 28 avril pour lesquelles 5,4 millions de Béninois se sont inscrits sur les listes électorales et devaient se rendre dans les 14 mille bureaux de vote disséminés sur le territoire national. Las d’espérer le report de ces élections controversées, ajournement qui pourrait leur donner une nouvelle chance d’y prendre part, les opposants ont alors appelé à leur boycott. Dans la même veine, plusieurs voies avaient été explorées, sous les auspices de personnes ressources, dans le but de faire tomber la tension autour de ces votes inédits dans l’histoire de ce pays cité parmi les phares de la démocratie en Afrique. A contrario, certains politiciens, des deux bords, pouvoir et opposition confondus, ont contribué, par des propos incendiaires, à la radicalisation des positions. Ce qui donne aujourd’hui des élections sans opposition et surtout dangereuses pour l’avenir socio-politique du Bénin, qui, on le pensait, avait tourné le dos aux années de braise du parti unique sous la révolution de Mathieu Kérékou, l’homme du 26 octobre 1972.

Pourtant mis en exergue comme le «laboratoire de la démocratie» en Afrique, grâce à sa conférence nationale exceptionnelle tenue en 1990, le Bénin semblait avoir définitivement rompu avec les anciens démons de la politique politicienne. Malheureusement, l’inquiétude est manifeste que ces élections législatives pourraient bien réintroduire le ver dans le fruit du pluralisme politique. Il faut le dire, sans être expert en analyse politique, que ces législatives vont ressusciter le parlement monocolore. La célèbre institution qui conçoit les lois depuis son siège de Porto-Novo la capitale béninoise, sera dominée et animée par 83 députés, tous issus du Bloc républicain et de l’Union progressiste, les deux seules listes en lice et parrainées par le chef de l’Etat, Patrice Talon. C’est dire combien ce match entre «talonistes», sans arbitre de l’opposition ternira le charme de la démocratie béninoise qui n’avait pas besoin de cette nouvelle mauvaise publicité, après les griefs, de Amnesty International, certes récusés par le gouvernement béninois, accusé de répressions contre des manifestations pacifiques. On ne saurait occulter, le harcèlement vrai ou supposé engagé par le pouvoir Talon contre certains opposants, dont le leader de l’Union sociale libérale (USL), Sébastien Ajavon, faiseur de roi, devenu poil à gratter du nouveau maître du Palais de la Marina. Dans ce contexte de boycott décrété par l’opposition, le taux de participation sera scruté à la loupe par les observateurs de la politique béninoise pour légitimer ou non les actions du régime Talon qui bénéficierait d’une assemblée nationale totalement acquise à sa cause. Soit dit en passant, si détenir la majorité d’élus nationaux facilite la gouvernance en évitant des blocages de l’action gouvernementale, cela peut également conduire à des dérives surtout lorsque le dirigeant à qui profite le crime manifeste des velléités de modification de la constitution, pour s’ouvrir une voie impériale vers la présidence à vie.

A qui la faute? La responsabilité de ces législatives inédites kafkaïennes est portée par l’ensemble de la classe politique béninoise, pouvoir comme opposition, incapables de se réunir dans l’esprit de tolérance et d’intérêt commun de la nation qui a fait le succès de la conférence nationale du 28 février 1990. Et comme il n’est jamais tard pour bien faire, il urge pour les Béninois de mettre de côté les intérêts égoïstes et très personnels des politiciens et combler au plus vite le déficit de confiance entre gouvernants et gouvernés qui se regardent en chiens de faïence.

Par Wakat Séra