Accueil Editorial Cameroun: Ahmed Abba, le mouton de sacrifice d’une presse menacée

Cameroun: Ahmed Abba, le mouton de sacrifice d’une presse menacée

1
Il faut libérer Ahmed Abba (Ph. rfi.fr)

30 juillet 2015-30 juillet 2017. Deux années de prison pour rien, ou plutôt pour une condamnation inique d’un tribunal militaire, à dix ans de prison «pour non-dénonciation et blanchiment du produit d’un acte terroriste». Triste sort pour le journaliste Ahmed Abba, qui croupit dans les geôles d’un régime qui en plus d’avoir l’alternance en horreur, s’érige en véritable prédateur de la liberté d’expression. Pire, c’est le droit humain et le droit tout court qui sont foulés au pied, assassinés par une justice qui n’aurait procédé autrement si elle n’était aux ordres. Car, à moins de vouloir régler des comptes personnels d’une main invisible, les hommes de droit camerounais ne font autre chose que de s’acharner sans raison valable sur un homme, devenu, comme le mouton de sacrifice qui n’a jamais raison devant l’autel. Arrêté, malmené, torturé, et jugé sur des accusations sans témoin, ni preuves quelconques, le correspondant en Haoussa de RFI à Maroua paie pour l’entêtement d’un pouvoir résolu à mettre la presse sous coupe réglée. En effet, la loi antiterroriste de 2014 qui sert aujourd’hui de fondement à la série noire que vit Ahmed Abba n’est qu’un instrument pour tenir les journalistes en respect. Comme une épée de Damoclès elle plane devant chaque rédaction, contraignant les hommes et femmes de presse à exercer leur profession la peur au ventre, eux qui sont des spécialistes de ces révélations qui ébranlent des dirigeants tels que ceux du Cameroun abonnés aux frasques les plus inimaginables et les plus condamnables.

L’option choisie par les autorités camerounaises ne souffre donc d’aucune ambiguïté,  c’est créer cette psychose permanente chez le journaliste et le pousser à une autocensure qui ne dit pas son nom. Plus difficile encore pour les hommes de média camerounais, sera la protection de leurs sources qui, elles-mêmes deviendront muettes comme des carpes. Sevré de ce filon qui donne toute sa quintessence à la profession, les journalistes n’auront plus qu’à fermer boutique, à moins qu’ils se résignent à offrir des pages affadies de comptes rendus de séminaires et de chiens écrasés. Ce serait dommage pour un Cameroun qui regorge de nombreux Ahmed Abba, professionnels jusqu’au bout des ongles, passionnés du micro et de la plume, qui parfois au risque de leur vie, apportent aux populations, cette denrée inestimable que constitue l’information. Thomas Jefferson, le troisième président des Etats-Unis d’Amérique ne rappelait-il pas à raison qu’«entre un pays avec un gouvernement mais sans presse et un pays sans gouvernement mais avec une presse, je choisis le second»? Visiblement, ce droit à l’information vraie, plurielle et objective qui sert de pilier à tout développement, le Cameroun n’en n’a cure, ses dirigeants marquant une préférence nette pour une presse sans personnalité, à défaut de faire taire «la voix des sans-voix».

Il faut libérer Ahmed Abba, sans condition. C’est le meilleur service que pourrait encore rendre la justice au peuple camerounais qui nourrit l’espoir d’une démocratie vraie, ce qui passe par une presse épanouie et surtout libre. Libre de cette liberté à laquelle aboutira, tous l’espèrent le procès en appel de Ahmed Abba. Certes, grâce à la lutte de ses confrères de RFI et de partout dans le monde, avec les dénonciations d’organisations engagées comme Reporters sans frontières (RSF), le travail inlassable de ses avocats, et sans doute la clairvoyance des bons magistrats qui animent avec objectivité la justice camerounaise, le journaliste a échappé à la peine de mort et à la prison à perpétuité parce que les charges principales de «complicité d’actes terroristes» et «apologie» sont tombées. Mais, il n’en demeure pas moins qu’une minute de plus passée par Ahmed derrière les barreaux est de trop, car injuste. Du reste que la justice et les autorités camerounaises en soit certaines, elles tireront plus de gloire de la liberté de Ahmed Abba que de sa détention qui n’a que trop durée.

Par Wakat Séra