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Hafsat Abiola, présidente de Women in Africa : « L’Afrique va gagner grâce à l’engagement des femmes »

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Hafsat Abiola
Vedette incontestée de la XXIe édition du Forum de Bamako, la Nigériane Hafsat Abiola a un parcours qui force le respect. Présidente de Women in Africa (WIA), elle vient de recevoir le Prix des Droits de l’Homme pour son combat en faveur de la démocratie au Nigeria et en Afrique. Entretien exclusif.
Figure emblématique du Nigeria, voulez-vous vous présenter ?
Hafsat Abiola – Je suis d’une grande famille, issue de l’ethnie Yoruba et du milieu économique, qui a vécu une véritable tragédie, intimement liée à l’histoire compliquée de mon pays, le Nigeria. Mon père, Moshood Abiola, était un homme d’affaires qui, après avoir réussi dans les années 1990, a décidé de se présenter au poste de Président de la République lors de l’élection organisée en 1993 au Nigeria.
Il a gagné cette élection, mais l’armée en a décidé autrement car elle ne voulait pas de la démocratie et l’a mis en prison. Lorsque mon père était incarcéré, ma mère Kudirat a mobilisé l’Union des travailleurs et les femmes ont elles-mêmes décidé de fermer les marchés de Lagos et d’autres villes pour protester contre la confiscation du pouvoir par l’armée. Puis la puissante Union du pétrole est également entrée dans le jeu, en décidant de se mettre en grève et d’organiser la résistance.
Votre famille n’a-t-elle pas payé très cher son combat pour la démocratisation du Nigeria ?
Hafsat Abiola – C’est – hélas ! – parfaitement exact. Mon père avait eu le courage de dire non et de tenir tête aux militaires, mais il en a fait les frais : le chef de l’armée l’a fait arrêter et jeter en prison en juin 1994 sous l’accusation de rébellion. Quand il était en prison, ma mère a été tuée par la junte militaire en 1996 et deux ans après, alors qu’il était toujours détenu, mon père a été tué à son tour le 7 juillet 1998 par l’armée, même si officiellement celle-ci a toujours parlé de « mort naturelle ». Mais je n’y crois pas, il a bel et bien été assassiné !

« Le 12 juin est devenu au Nigeria le Jour
de la démocratie et c’est une grande fierté »

Comment avez-vous réussi à reprendre le flambeau ?
Hafsat Abiola – Quand tous ces problèmes sont survenus au Nigeria… je suis devenue une militante. J’ai d’abord voulu aider mes parents car j’avais fait, grâce à eux, de brillantes études à l’Université de Harvard (États-Unis) et à Pékin.
Orpheline après leur mort, je ne pouvais rester les bras croisés. J’ai décidé d’attirer l’attention de mes compatriotes et de rappeler à tous leur sacrifice pour que le Nigeria en sorte grandi, qu’ils ne soient ni l’un ni l’autre morts en vain, morts pour rien ! J’ai alors commencé à organiser le mouvement dans la diaspora aux États-Unis, en Angleterre, partout… Nous avons réussi à mobiliser de nombreux Noirs américains aux États-Unis pour nous soutenir.
Après toute cette campagne internationale, l’armée a décidé en 1999 de laisser enfin le pouvoir aux civils. Maintenant, grâce à notre mouvement, nous avons la démocratie au Nigeria.
En 1999, je suis alors revenue au Nigeria et j’ai créé une organisation pour soutenir le combat des femmes et que nous puissions avoir plus de femmes au sein du gouvernement. Moi-même, je suis devenue membre d’un cabinet et conseillère du Gouverneur de l’État industriel d’Ogun, voisin de l’État de Lagos, où je suis restée en fonction à peu près huit ans. Avant d’être nommée en 2019 Présidente de l’organisation Women in Africa.
Vous venez de recevoir, au cours du XXIe Forum de Bamako, le Prix de la Fondation pour les Droits de l’Homme, l’Éducation et la Connaissance. Quelle est votre première réaction ?
Hafsat Abiola – C’est un grand honneur… Une reconnaissance du combat de tous les miens, de mon père et de ma mère, du combat dont j’ai repris le flambeau au lendemain de leur assassinat. Je suis très fière de recevoir ce Prix et d’autant plus au Mali, dans un pays bien connu en Afrique et très respecté pour sa grande histoire, sa culture millénaire et ce qu’il symbolise dans notre conscience africaine collective.
L’Afrique – on le sait – est aujourd’hui confrontée à de nombreux défis, mais l’histoire du Mali témoigne qu’elle a su surmonter bien des conflits et connaître de longues périodes de paix, de sérénité et de prospérité. C’est pourquoi c’est génial d’être ici aujourd’hui, d’être reconnue, honorée et récompensée à Bamako pour ce long combat.
Pour mieux protéger les droits de l’homme, il est nécessaire d’avoir le meilleur système économique car cette protection n’est pas gratuite. Même si beaucoup pensent qu’il y a de la magie en Afrique, la mise en place dans un pays comme le Nigeria d’un système économique efficient, cela a un coût, ce n’est pas magique !
À la veille de la date symbolique du 12 juin, que ressentez-vous ?
Hafsat Abiola – Une grande émotion et, là encore, une grande fierté. C’est en effet une date plus que symbolique au Nigeria. Après la pleine réhabilitation de mon père, l’actuel président du Nigeria, Muhammadu Buhari, a en effet annoncé à la surprise générale en juin 2018 que le 12 juin serait désormais férié dans le pays comme le « Jour de la démocratie ».
Il a en outre décerné à titre posthume le titre de Grand Commandeur de la République fédérale, la plus haute distinction honorifique du pays, à Moshood Abiola, qui avait bel et bien remporté la présidentielle face au candidat de la junte militaire ce fameux 12 juin 1993, lorsque le vote fut purement et simplement annulé. Même vingt-cinq ans après, ce fut une reconnaissance formelle de sa victoire et cela n’a pas de prix.

«Notre défi est de nous intégrer
dans le marché mondial grâce à la ZLECA»

Quels sont précisément les grands défis auxquels sont confrontés aujourd’hui l’Afrique et des pays comme le Mali et le Nigeria ?
Hafsat Abiola – Notre défi le plus important, c’est la capacité de nos États à protéger notre économie et à nous intégrer dans le marché mondial. L’entrée en vigueur de la Zone de libre-échange continental en Afrique (ZLECA), en janvier 2021, nous en donne une formidable opportunité. Notre marché commun doit en effet faciliter les échanges et le commerce inter-africain.
Je crois – comme je l’ai dit à la tribune du Forum – que l’Afrique peut gagner. Elle en a les talents, les ressources humaines et naturelles, toutes les potentialités, mais il nous faut trouver les bons leaders et des États sérieux qui défendent nos savoir-faire, nos entreprises et notre expertise sur la scène internationale et le marché mondial. Car il n’est pas normal que notre argent profite aux autres et termine toujours sa course hors d’Afrique. J’adore l’Afrique, et elle va gagner grâce à l’engagement des femmes.
En qualité de Présidente de Women in Africa , quels sont vos principaux challenges ?
Hafsat Abiola – Je veux m’assurer que nous puissions démocratiser la formation des femmes comme entrepreneurs en Afrique et particulièrement dans le monde digital et informatique pour leur permettre de faire leur place, d’avancer et de gagner dans ces secteurs clés de l’économie de demain. C’est dans ce but que nous sommes nombreuses à travailler au sein de l’organisation Women in Africa.
Nous avons commencé avec une seule entrepreneure dans chaque pays et, cette année, nous recherchons 10 femmes dans chacun des 54 pays du Continent. Et j’espère bien que, dans quelques années, ce sera beaucoup plus : 50 ou peut-être même 100 femmes par pays. Vous imaginez !
Nous sommes là pour soutenir, par des partenariats concrets, leurs projets et actions originales en les aidant à bâtir leur business plans, leur stratégie de développement, leur communication, leur relations avec les investisseurs. Nous mettons également en place, pour elles, des séances de mentoring et de coaching, tout ce dont elles ont besoin pour percer, gagner et réussir.
Votre mouvement de femmes n’organise-t-il pas un grand rendez-vous annuel au Maroc ?
Hafsat Abiola – À l’initiative d’Aude de Thouin, notre fondatrice, nous avions en effet notre rendez-vous annuel en général au mois de juin à Marrakech, au Maroc, avec une cinquantaine de femmes, et parfois des sessions décentralisées dans d’autres pays d’Afrique… Mais, depuis un an et la pandémie de coronavirus, toutes ces sessions sont devenues bien souvent digitales et se sont transformées – faute de mieux – en webinaires. Nous espérons cependant que d’ici la fin de l’année nous pourrons avoir des sessions en présentiel dans chaque pays. Mais ce n’est pas encore gagné.

«Je me réjouis que le Forum de Bamako 2022
sera consacrée aux femmes»

C’est votre première venue au Mali ?
Hafsat Abiola – Oui et c’est pour moi un ravissement car je découvre enfin Bamako, le sens de l’accueil et l’extraordinaire affabilité des Maliens. C’est important pour monter des projets en commun. Dès lors, nous avons toutes et tous compris que l’Afrique – dont la population va doubler d’ici à 2050 – peut gagner si nous coopérons mieux entre nous. C’est un moment très important pour l’Afrique qui exige l’engagement plein et entier de chacun d’entre nous.
C’est donc important pour moi de venir aujourd’hui au Mali, comme j’irai demain en Afrique du Sud ou au Kenya car il faut que les Africains et les Africaines gardent leurs richesses pour eux-mêmes. Pour mieux soutenir nos économies respectives, il vaut mieux que nous dépensions notre argent d’abord sur nos propres marchés. C’est une règle de simple bon sens.
Vos impressions et résolutions à l’issue du Forum de Bamako ?
Hafsat Abiola – Au Forum de Bamako, où je viens pour la première fois, j’ai été très impressionnée par la qualité des panels, des intervenants et des débats. Les gens viennent ici pour défendre le progrès du Continent et la démocratie en Afrique, c’est important.
Et je me réjouis que le fondateur du Forum, Abdoullah Coulibaly, dont je viens de faire ici la connaissance et qui a le développement pacifique de l’Afrique chevillé au corps, ait d’ores et déjà annoncé que l’édition prochaine en 2022 sera consacrée aux femmes. C’est une idée magnifique car les femmes constituent assurément le moteur irremplaçable du développement et c’est vraiment ce genre de leaders dont nous avons besoin en Afrique.
Je me réjouis que nous puissions dorénavant travailler ensemble. Car il nous faut offrir à nos partenaires occidentaux, en Europe comme en Amérique, une plate-forme pour coopérer avec nous, donner une nouvelle vision, une nouvelle impulsion et une nouvelle dynamique.
Quel est précisément le rôle des femmes en Afrique ?
Hafsat Abiola – Il est capital et essentiel. Ce sont les femmes en Afrique qui doivent conduire le changement et mener le Continent vers l’avenir et le développement. Le changement nécessaire exige d’abord un changement de valeurs, un changement de pratiques, un changement de références et de systèmes. Et ce sont les femmes qui ont le plus de patience et d’expérience pour réaliser cela avec bon sens et qui ont le plus d’énergie pour mobiliser leurs compatriotes en faveur du développement harmonieux de l’Afrique.
Les hommes – en général – ne pensent qu’à leur pouvoir et à l’opportunité de gagner plus d’argent ou de notoriété dans leurs affaires. Les femmes, en revanche, ne pensent pas qu’à elles-mêmes, mais ont toujours présent à l’esprit les véritables enjeux de la famille, de la communauté et du Continent. Le développement de l’Afrique passera forcément par les femmes.
Source: africapresse.paris