
Aider à donner la vie, c’est parfois « perdre » la sienne. Entre stress, frustration, sentiment d’échec et culpabilité, des agents de santé, souvent dans un silence assourdissant, vivent ces émotions face à des cas de mort-né et de mortalité néonatale dans les établissements sanitaires, au Burkina Faso. Même si le sujet est rarement évoqué et peu connu du grand public, des sages-femmes, maïeuticiens et pédiatres, entre autres, ont vécu l’expérience de ces impacts, aussi bien psychologiques que professionnels. Reportage !
Début 2025 ! En visite dans un centre de santé dans la région de Nando, ex Centre-ouest du Burkina Faso, nous apercevons un agent de santé assis sur une chaise, dans un bureau. Le visage entre les paumes des mains et le regard plongé dans le noir, loin du monde. Il vient de perdre un nouveau-né, un patient de moins d’une semaine de vie. Cet agent de santé qui a caché ses émotions devant les parents de l’enfant, s’est retiré pour pleurer en silence, évacuer sa douleur et ses frustrations.
Comme cet agent de santé, que nous taisons le nom, beaucoup d’Hommes en blouse sont plus souvent touchés par la mort d’un de leurs patients. Et ce, malgré leur formation à faire face à toute éventualité. Ils tombent souvent dans la frustration et se culpabilisent du fait de leur impuissance face à des décès qu’ils jugent souvent évitables. Un stress émotionnel pouvant conduire à un épuisement professionnel désigné par l’anglicisme « burnout » et remettant en question l’efficacité des systèmes de santé. Un fait que des accompagnants des patients et le grand public ignorent parfois.
« …je n’ai pas été assez fort… »
Touchés par cette réaction humaine de cet agent de santé, nous décidons de retourner dans la même zone, en début décembre 2025, pour mettre en lumière cet état de fait. De Ouagadougou, nous empruntons un car d’une compagnie de transport à la sortie ouest de la ville. Après quelques heures de trajet, nous finissons par arriver à destination. Nous avons rendez-vous avec plusieurs agents de santé dans la région de Nando. Le résultat de plusieurs mois d’insistance et de persévérance. Ils acceptent de nous parler de leur expérience, mais sous couvert d’anonymat pour des raisons qui leur sont propres, nous disent-ils.
Armand, est maïeuticien d’Etat capitalisant plus de 15 ans d’expérience. Il vient de finir d’assister une femme en couche. « Tout s’est bien passé. On rend grâce à Dieu », nous souffle-t-il. Assis sur un lit dans une salle de repos de son service, toujours dans sa tenue de « sage-femme-homme », il nous parle d’un cas de mort-né qui l’a le plus marqué dans sa carrière. Il s’en souvient au détail près. Vidéo !
Si Armand totalise une quinzaine d’années d’expérience, Vanessa, elle, n’a que huit ans dans le métier. Sage-femme ! c’est une fonction qu’elle dit embrasser « par vocation ». « Toute petite, j’ai toujours aimé les agents de santé. La blouse carrelée m’a toujours fascinée. Le fait de venir en aide à une patiente, m’a toujours plu, d’où mon amour pour ce métier », déclare-t-elle, toute souriante. Comme une patiente avec son médecin, c’est dans une salle de consultation, à plus d’une dizaine de km de là où exerce Armand, qu’elle s’ouvre à nous. Cet agent de santé, une année après son entrée en fonction, en 2018, a vécu sa toute première expérience de cas de mort-né.

« Après l’accouchement, je me suis rendu compte que quelque chose n’allait pas avec le bébé, pas de cri, pas de réaction à la stimulation et une peau cyanosée. Tout chez le nouveau-né indiquait qu’il s’agissait d’un mort-né frais », nous confie Vanessa. Elle se rappelant des actions qu’elle a eues à poser sous le feu de l’action. Refusant d’admettre qu’elle vient d’aider une femme à accoucher un bébé sans vie, elle exerce une pression sur le cordon, histoire de vérifier s’il y a un battement. « Malheureusement négatif », murmure-t-elle. Silence !
Après un soupir, Vanessa reprend son récit. « Je me suis rendu compte, en ce moment, que je venais d’enregistrer un mort… et c’était vraiment douloureux. Je me suis mise immédiatement à la place de cette jeune dame et ce qui m’a le plus frappé, c’était sa toute première grossesse », souligne la sage-femme.
« C’est où j’ai failli ? Qu’est ce qui venait réellement de se passer ? »
Face à la situation, Vanessa s’interroge sur comment cela est arrivé. « Je me suis posé mille questions. C’est où j’ai failli ? Qu’est-ce qui venait réellement de se passer ? Les questions tournaient en boucle dans ma tête et la question finale, comment la dame allait surmonter cela ? Mais avec le recul, je dirais que ce mort-né était probable en quelques sortes, car il y avait déjà souffrance fœtale dès l’arrivée de la parturiente (femme qui est en train d’accoucher, NDLR) et à une phase très avancée », nous laisse-t-elle entendre.
A lire aussi: Mortalité néonatale: pourquoi les nouveau-nés meurent-ils dans une structure de santé tertiaire?
« J’ai vraiment vécu une nuit blanche ce jour… », dit-elle. Après quelques secondes de silence, Vanessa confie avoir « rencontré des difficultés pour surmonter cela ». « J’ai pratiquement passé une mauvaise semaine à la suite de ça. Cet impact a créé une petite panique temporaire lors de l’assistance des accouchements des primigestes (femmes qui sont enceintes pour la première fois, NDLR) », déclare Vanessa. Un souvenir douloureux qu’elle dissimule depuis des années, en tant qu’agent de santé. Elle finit, donc, par la suite, par se ressaisir et se convaincre que cela devrait arriver. Il lui restait à surmonter cette situation, « sans prise en charge psychologique », et « voir dans quelle mesure avancer et donner le meilleur » d’elle-même dans ce noble métier, qui est d’aider à mettre les bébés au monde.
Comme elle, Abibata est aussi sage-femme dans la région de Nando. Nous la rencontrons dans la même veine, dans un espace où stérilets, implants, pilules sont classés sur le bureau. Nous sommes dans la salle dite de planification familiale. Abibata, qui a assisté à un cas de mort-né, évoque la manipulation de la grossesse par une tierce personne et l’arrivée tardive de la femme en travail dans un centre de santé, comme l’une des causes de ce décès. Vidéo !
Grande tristesse, peur, sentiment d’échec, frustration, culpabilité, sont donc entre autres, impacts qui peuvent survenir chez l’agent de santé en cas de décès d’un patient, un nouveau-né. A cela s’ajoutent des réactions de retrait, selon le psychologue-clinicien et psychopathologue, Ali Tao. Nous avons échangé avec lui le 20 décembre 2025 à Ouagadougou. Il explique que l’agent de santé peut avoir tendance à ne pas être vraiment en première ligne pour assister une femme en couche, par exemple, comme avant.
« Certaines personnes peuvent réagir, à la longue, par l’indifférence, si celles-ci ont eu à faire face à plusieurs cas de décès. On peut voir d’autres qui ne vont plus montrer des signes de mal-être mais qui vont être dans une logique d’indifférence. Et souvent, c’est ça aussi qui peut mettre mal à l’aise les parents, les accompagnants des patients. Quand les parents remarquent que malgré le décès, il y a une forme d’indifférence, ça ne fait qu’amplifier les tensions entre eux et le personnel de santé », soutient M. Tao.
Pour le psychologue, on peut voir des réactions qui sont communes aux agents de santé, « mais il faut faire attention, car il y a toujours des particularités à prendre en compte dans ces réactions-là ». « Selon la situation, telle personne va réagir par une indifférence, telle autre personne va réagir beaucoup plus par une culpabilité et ainsi de suite », explique Ali Tao. Il souligne que tout dépend de la personnalité, de l’expérience et du vécu de tout un chacun.
La culpabilité, « un des sentiments qui ronge beaucoup… »
Et en la matière, le psychologue Ali Tao décline plusieurs pistes de solutions pour surmonter ce mal-être. Ainsi, dans un premier temps, explique-t-il, il faut pouvoir lever la culpabilité. « C’est l’un des sentiments qui ronge beaucoup plus la majeure partie des individus. Si on arrive déjà à se déculpabiliser, ça peut aider », relate M. Tao.
Selon lui, l’agent peut également, dans des pareilles situations, « se confier peut-être à un doyen du domaine, car en parlant à une personne plus expérimentée que lui, il peut être réconforté ». L’agent de santé peut aussi surmonter l’impact, s’il bénéficie de la solidarité de ses collègues, ajoute-t-il.

« Une chose que je recommanderais, c’est de créer carrément au niveau des centres de santé, des opportunités de paroles, des jours d’écoute, ne serait-ce qu’une fois dans le mois ou quand il y a une situation qui arrive. Qu’on donne le temps à une personne qui veut souffler, qui veut dire quelque chose de le dire, parce que mettre des mots sur des maux, c’est ce qui est vraiment recommandé pour pouvoir améliorer le bien-être des personnes », poursuit le psychologue Ali Tao.
« L’autre chose aussi, c’est de réussir vraiment à garder le lien avec les parents du patient décédé, parce que par moment, quand vous les écoutez, communiquez avec eux, écoutez leurs craintes, cela aide. C’est ce qui est le plus difficile à faire, mais si vous arrivez à le faire à quelque part, ça vous décharge. C’est vrai que ça va dépendre des réactions des parents, mais la majeure partie des cas, quand vous arrivez à trouver les mots, surtout dans le contexte africain, c’est des choses qui peuvent facilement être dégelés », soutient-il.
Pour M. Tao, si, malgré tout cela, les symptômes persistent et que la douleur devient très grande, « c’est bien aussi de chercher à consulter un professionnel, notamment un psychologue, un travailleur social ou un psychiatre, une personne qui est formée en écoute, pour vous permettre de continuer à vider ce que vous ressentez ».
6 500 bébés mort-nés pendant l’accouchement au Burkina Faso
La mortalité néonatale, maternelle et infanto-juvénile restent préoccupantes, malgré une réduction de plus de 60 % entre 2000 et 2023, selon le ministre burkinabè en charge de la Santé, Robert Kargougou. C’était lors d’une rencontre-bilan semestriel de la surveillance des décès maternels et périnataux et la riposte tenue le mardi 21 octobre 2025 à Ouagadougou.
De cette rencontre, il ressort qu’en 2025, de la semaine 1 à la semaine 42, le Burkina Faso a enregistré 6 500 bébés mort-nés pendant l’accouchement et 5 800 décès de nouveau-nés avant la première semaine de vie.
Pour le ministre Kargougou, plusieurs facteurs expliquent la limitation des performances du système sanitaire au Burkina Faso. Il pointe du doigt, entre autres, « l’inégale répartition des ressources humaines en santé, l’insuffisance de certaines offres de soins et la qualité des services de santé, notamment la prise en charge des complications obstétricales graves, l’insuffisance de certains plateaux techniques des hôpitaux de référence et la faible implication de la communauté ». En plus de ces causes, il y a, selon le ministre, « l’insuffisance du système d’information sanitaire opérationnel ». Il souligne que cette dernière « ne permet pas d’obtenir les informations détaillées sur les circonstances de survenue des décès des mères et des enfants ».
Les chiffres montrent « une très grande avancée »
Mais, pour le chargé de la santé sexuelle et reproductive à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Dr Clotaire Hien, présent à la rencontre-bilan semestriel de la surveillance des décès maternels et périnataux et la riposte, le mardi 21 octobre 2025, les chiffres que présente le Burkina Faso montrent « une très grande avancée parce que le pays vient de loin, si on fait un recul de 20 ans ». « Le pays fait partie des premiers au niveau de l’Afrique de l’Ouest qui ont des chiffres très appréciables », affirme M. Hien face à la presse lors de la rencontre.
Comme causes principales des mort-nés et de la mortalité néonatale, au Burkina Faso, souvent aggravés par le manque d’accès à des soins obstétricaux et néonatals d’urgence de qualité et des facteurs socio-économique, il y a, entre autres, les infections néonatales, l’asphyxie périnatale, la prématurité, les faibles poids de naissance, la détresse respiratoire et les malformations congénitales. Il y a également les hémorragies, les infections et l’éclampsie durant la grossesse qui impactent la survie du nouveau-né.





























![[Tribune] La rivalité Diomaye–Sonko entre dans l’ère inquiétante des légitimités concurrentes](https://www.wakatsera.com/wp-content/uploads/2025/11/faye-et-sonko-180x135.jpg)









