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Ouagadougou : la vente de foin, un métier de refuge

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Marché de bétail de Tanghin à Ouagadougou. Des voix s’élèvent. Le ton monte, dans la matinée du 22 novembre 2019. Deux jeunes veulent en venir aux mains. Les paroles s’entrecoupent. Dans le brouhaha, les seules paroles audibles qui se faisaient entendre, étaient : « Il faut me payer ». Des animaux d’un vendeur venaient de brouter le foin qu’un autre de ses collègues a servi à ses animaux. Pour des herbes, des escarmouches ne manquent pas entre vendeurs de bétails et pour cause, la « cherté » de ceux-ci sur le marché du foin. Vers ces vendeurs de foin, nous sommes allés pour comprendre leur métier, un refuge que d’aucuns hésitent à embrasser du fait de « son caractère salissant et dégradant ».

L’élevage dans le centre de Ouagadougou n’est pas chose aisée, du fait de l’interdiction de la divagation des animaux. A cela s’ajoute l’éloignement d’endroits où les éleveurs pourraient faire paitre leurs bétails. Si cette situation constitue un calvaire pour les éleveurs, elle est une bénédiction pour les vendeurs de foin comme le vieux Boukaré Ouédraogo et bien d’autres qui se sont réfugiés dans ce secteur d’activité, après avoir connu des échecs dans d’autres métiers.

Accroupi au milieu d’herbes et de feuilles d’arachide sèches, le sexagénaire Boukaré Ouédraogo, cheveux et barbe blanchis, habitant du quartier populaire Somgandé à Ouagadougou, s’attèle à attacher ses tas de foin à vendre. Ce métier de refuge qui lui permet, tout comme certains de ses collègues de ce secteur d’activité, de s’occuper de sa famille large de quatre personnes, après ses escapades dans la confection de briques et les travaux avec une charrette d’âne.

Le vieux Boukaré en train d’attacher ses tas de foin

Comme depuis plus de vingt ans, le vieux Boukaré Ouédraogo, vêtu de boubou pagne brodé et de pantalon tissu délavés et coiffé de bonnet blanc tachetés de terre, parcourt plusieurs kilomètres pour rejoindre le bord du barrage de Tanghin non loin de l’hôpital Schiphra, où il s’est établi pour chercher sa pitance quotidienne. Il s’est réfugié dans la vente du foin, depuis les années 90, nous a-t-il dit.

« En une seule journée, je peux vendre pour 3 000 F CFA et plus. Le jour que ça ne marche pas je me retrouve avec 1 000 F CFA ou 2 000 F CFA. Il arrive souvent que je ne vends rien », nous confie M. Ouédraogo, tout en mâchant sa cola.

Le regard lointain, souvent comme absent, le vieux, après plus d’une vingtaine d’années de carrière dans ce secteur d’activité, soutient que même s’il n’arrive pas à prendre convenablement en charge sa famille, il se débrouille assez bien avec ce qu’il gagne en s’adonnant à ce travail que d’aucuns trouvent salissant et dégradant. 

Ce sexagénaire, vu son âge, préfère s’approvisionner chez les propriétaires de champs d’arachide ou d’autres personnes pour ce qui est des herbes, qu’il paie entre 500 et 750 F CFA le tas, pour les revendre, que d’aller en chercher lui-même. Sur chaque tas de foin le vieux Boukaré Ouédraogo peut avoir entre 100 à 250 F CFA de bénéfice, nous confie-t-il.

« On ne vole pas »

Tout comme le vieux Boukaré Ouédraogo, Sahada Bagré, 37 ans, a embrassé le métier de la vente de foin, après avoir essayé d’autres travaux comme la vente de terrains non-lotis, sans être parvenu à faire fortune.

Il est 9h15, quand nous arrivons devant le commerce de M. Bangré, à côté des rails, dans le quartier Nonsin à Ouagadougou.  Assis sur une bâche de fortune, il s’évertuait à attacher le foin en tas. Il se montre aimable à notre vue. M. Bangré nous prenait pour un potentiel client lorsque nous nous sommes approchés de lui. « Approchez, l’herbe est de bonne qualité ! », lance-t-il tout souriant. Malgré notre réponse négative, cet homme habillé en pullover kaki, ne perd pas sa bonne humeur. « Toute personne peut un jour être un client, il faut donc savoir être accueillant », se justifie-t-il en langue locale Mooré.

Telle une hôtesse dans les grandes enseignes, souriant avec une approche marketing digne des grandes écoles, Sahada Bagré nous parle de la satisfaction qu’il tire dans ce métier. « Depuis que je fais ce travail, ça me réussit. J’y trouve mon compte. Petit-à-petit, on gagne quelque chose pour nourrir nos familles. Ça nous aide. On ne vole pas, personne ne nous honnit, personne ne nous dérange », confie-t-il.

Un âne broutant du foin au marché de bétail

Pour lui, l’argument prôné par certains jeunes pour justifier leur chômage n’est que « mensonge ». « Le métier que nous on fait, certaines personnes ont honte de l’embrasser. D’autres disent que ça rend sale. Nous en tout cas, nous sommes dans ça. On gagne ce qu’on gagne tout comme les commerçants et les fonctionnaires. Certains même nous insultent mais quand ça les chauffe, ils viennent nous demander un peu d’argent pour se dépanner », affirmé M. Bagré. 

Ce vendeur de foin, contrairement au vieux Boukaré Ouédraogo, part lui-même à Kamboinsin (une dizaine de Km de Ouaga, ndlr) et même des fois à Pabré (une vingtaine de Km de Ouaga, ndlr) pour chercher les herbes, avec sa moto.

Par jour, déclare-t-il, il peut vendre jusqu’à « 6 000 F CFA » et le jour où la clientèle n’est pas affluente, il peut se retrouver avec « 3 000 F CFA », soit entre 90 000 F CFA et 180 000 F CFA le mois.

Marié et père de trois enfants, il arrive à les nourrir et soigner en cas de maladie, avec ce qu’il gagne en se salissant. « Depuis que j’ai commencé, je n’ai jamais pris crédit avec quelqu’un. Tous les jours, je travaille, sauf quand je suis malade ou quand il y a des évènements sociaux », conclut-il.

Pas facile de faire l’élevage à Ouagadougou

Aux marchés de foin, à Nonsin comme à Tanghin, le prix des tas varie de 200 à 2 000 FCFA. « Les feuilles sèches des arachides vont de 500 à 750 et les herbes fraiches se vendent le sac de 50 kg à 500 F CFA, les pieds de maïs à 150 F CFA et ceux du mil à 200 F CFA », énumère Issoufou Ouédraogo, vendeur de moutons au marché de bétails à Tanghin. Il s’approvisionne en foin chez des vieux, des femmes et des enfants qui viennent des villages proches de Ouagadougou.

« En saison pluvieuse, ce sont les enfants qui partent dans les quartiers (de la capitale) et coupent les herbes fraiches pour venir nous les vendre », poursuit M. Ouédraogo, ce jeune de la trentaine.

Marché de foin au bord du barrage à Tanghin

Sambo Diallo, éleveur, même s’il achète souvent des feuilles d’arachide et celles de niébé pour la consommation de ses cinq moutons, il dit préférer les amener brouter à côté de l’échangeur du Nord pour éviter les conflits avec ses voisins.

« Il n’y a même pas d’herbe. Vous voyez là où j’ai laissé mes moutons ? Il n’y a pas assez d’herbes à brouter », regrette M. Diallo, la soixantaine révolue, assis à même le sol et sa canne de berger déposée juste à côté de ses pieds. Et ce sont les vendeurs de foin, tels que Sahada Bagré et Boukaré Ouédraogo, qui ont trouvé refuge dans ce métier, qui se frottent les mains, même si d’aucuns trouvent la vente d’herbes pour consommation de bétails salissante et dégradante. Comme quoi il n’y a pas de sous-métier.

Vidéo – Bruno Sermé décortique les qualités du foin

Bruno Sermé, ingénieur géo-technicien, gestionnaire d’un cabinet de soin vétérinaire à Nonsin, nous parle des qualités de foin à utiliser pour la consommation des bétails.

Par Daouda ZONGO

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