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Promouvoir par l’école les droits culturels

Promouvoir par l’école les droits culturels

SAMANDOULGOU W. Serge Dénis

La reconnaissance des identités culturelles est aujourd’hui est un droit citoyen inaliénable établi dans le dispositif juridique des États démocratiques.   Ce concept de reconnaissance en même temps qu’il sonne comme un apprentissage de la vie démocratique est aussi une sorte de résilience au choc des cultures, à l’extrémisme et au repli identitaire.

Des problèmes sociaux comme la xénophobie et l’exclusion s’enracinent entre autres dans cette structure psycho relationnelle qui représente l’autre à la fois comme menace et un handicap dans le processus de construction de soi. Le refus de l’autre est aussi ce qu’on pourrait appeler la peur de l’autre, du différent, de l’altérité. Cette prise de distance par rapport à l’autre dans de nombreuses régions du monde conjuguée à l’absence de protection juridique en direction des minorités entraîne scepticisme, ironie et méfiance dans un monde où le triomphe des droits de l’homme apparaît pourtant sans appel.  Pourtant, l’ouverture à l’altérité est un impératif éthique qui s’impose à toutes les sociétés à travers la proclamation et la protection des droits culturels, d’où le concept de « droits culturels » consacré dans la Déclaration de Fribourg.

Le concept de « droits culturels » est une composante des droits de l’homme. Ce qui signifie que les droits de l’homme prennent en compte les réalités culturelles des sociétés étant entendu que le droit à liberté formulé dans la Déclaration se veut couplé à l’affirmation de l’individu avec tout ce qu’il peut revêtir comme habillage culturel. Dans le cadre de l’ouverture à l’altérité, toute personne a le droit d’exercer des activités à caractère culturel ou de participer à la vie culturelle de sa communauté. Les droits culturels recouvrent les pratiques comme l’alimentation, les habitudes vestimentaires, les pratiques religieuses et artistiques. Toutes ces pratiques sont porteuses de sens pour les personnes qui les véhiculent, et ne sauraient être sacrifiées sur l’autel de l’uniformité, de la conformité ou de toute autre considération. Toute activité humaine quelle qu’elle soit est marquée de culture. Opposer les cultures ou même les hiérarchiser, c’est exposer les sociétés aux conflits des éthiques, ce Max Weber appelle « la guerre des dieux ».

Il n’y a donc pas de restriction en ce concerne la protection des droits culturels dans l’exacte mesure où ils sont constitutifs de l’identité des personnes. D’ailleurs, le monde dans lequel nous vivons est de plus en plus un monde où le principe de l’ouverture à l’autre est prisé. Le respect des droits culturels sous le couvert des droits de l’homme est ce qui peut prémunir de l’injustice sous toutes ses formes. C’est précisément le non-respect des droits culturels qui appelle les nombreuses demandes de reconnaissance souvent associées à des actions violentes comme c’est le cas par exemples des gens du voyage en France, des noirs aux États-Unis qui nourrissent un vif besoin de reconnaissance accompagné de ressentiment.

La prégnance du racisme dans certaines régions du monde aurait donc pour fondement la représentation selon laquelle il y aurait des personnes ontologiquement inférieures du fait même de la couleur de leur peau ou simplement du fait de leurs origines. Ce qui par voie de conséquence, entraîne l’existence d’une société où le mépris de l’autre est érigé en norme.  Si les sociétés sont le plus souvent marquées par de vives tensions, c’est précisément à cause du sentiment de rejet ou de mépris dont sont victimes les minorités visibles. Le racisme entraîne par exemple un vif besoin de reconnaissance parce qu’il est la négation de l’autre, entretenue sur un arrière-fond d’obsession de domination selon laquelle les races ne se valent pas.  Il y aurait donc une sorte d’injustice instituée qui appelle le besoin de reconnaissance. Il suffit de considérer les cas des Rohingyas en Birmanie ou le cas des Roms en Europe pour comprendre à quel point l’ostracisme est une intolérable injustice difficile à endurer, d’où bien évidemment le recours à la violence ou à la lutte armée en vue de la reconnaissance. Ce n’est que lorsque les minorités sont en mesure d’utiliser sans danger leurs propres langues, de vivre pleinement leurs cultures, de bénéficier des services sociaux, et de prendre part à la vie publique et économique des États ou elles sont établies qu’elles peuvent commencer leur progression vers le statut de citoyenneté accomplie qui ne doit jamais être le privilège exclusif de la majorité. L’éthique de la reconnaissance s’accompagne assurément d’une conception de la civilisation qui n’est plus à placer dans le registre de la domination ou de la hiérarchisation des cultures. Être civilisé aujourd’hui, c’est inscrire sa conduite dans un élan d’acceptation de l’autre dans toute sa différence. Il reste à savoir comment asseoir de bases solides à l’acceptation de la pluralité, à la diversité étant entendu que nous nous sommes plus que jamais dans un monde où le repli identitaire a peu de chance de réussir. C’est là où l’importance de l’école prend toute sa signification.  L’école n’est pas seulement un canal de transmission du savoir. Elle est aussi un cadre propice à l’apprentissage de la vie démocratique par l’expression libre des opinions. Elle est le ferment le plus sûr à la promotion de la diversité et à l’acceptation de l’autre. La vie démocratique commence à l’école et se poursuit dans le corps social où l’élève devenu adulte véhicule des valeurs de solidarité et d’assistance mutuelle.  L’ouverture à l’universel s’inscrit dans le processus éducatif dont l’école en est assurément le maillon essentiel. C’est pourquoi la tâche de l’enseignant est lourde dans la double dimension de l’instruction et de l’éducation aux valeurs sociales. C’est dire que le rôle de l’école consiste à forger chez l’enfant la capacité à accepter l’autre, à vivre ensemble par-delà leurs diversités, étant entendu qu’ils sont tous potentiellement des citoyens appelés à construire une société empreint d’humanisme et de progrès partagé. Terreau de la promotion de la diversité au sens large du mot, l’école est par excellence le berceau de la citoyenneté, elle est le canal de diffusion des éléments culturels structurant le corps social. Chaque enfant porte avec lui sa langue, sa religion, les us et coutumes du milieu dont il est issu, et c’est la conjugaison de toutes ces différences au sein de l’espace commun qu’est l’école qui confère à l’enseignement une fécondité heuristique au sens où il permet la comparaison des cultures sans pour autant les hiérarchiser, permettant ainsi à chacun de nourrir l’autre de sa richesse culturelle. L’école offre en somme un véritable cocktail de pratiques culturelles porteur d’épanouissement.

L’ouverture à l’altérité commande la prise en compte de l’autre dans sa réalité culturelle. Le respect de la dignité humaine va au-delà de toute contingence géo-historique. L’école demeure le berceau de la citoyenneté, elle est le canal de transmission des valeurs démocratiques, la pépinière de la vie civile et de la citoyenneté. Véritable creuset de cultures et terreau de la tolérance, l’école est à la fois garante de l’interculturalité et de l’apprentissage de la vie démocratique.

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