Accueil Société 14 Juillet 2019 au Burkina: l’ambassadeur de France «demande la route»

14 Juillet 2019 au Burkina: l’ambassadeur de France «demande la route»

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L'ambassadeur de France au Burkina; Xavier Lapeyre de Cabanes et son épouse, Maria (Ph. lefaso.net)

Comme à l’accoutumée, la fête nationale française a rassemblé, à la Résidence de France à Ouagadougou, du beau monde. Les Français et leurs «amis» burkinabè et d’autres nationalités ont partagé, dans la convivialité, l’«émotion» de l’ambassadeur de France au Burkina, Xavier Lapeyre de Cabanes, qui arrivé en fin de mission de trois ans au «pays des hommes intègres» réaffirme le soutien de la France à ses hôtes. Son dernier «14 Juillet» au Burkina a permis au diplomate de faire revivre les moments heureux et difficiles que lui et son épouse, Maria, ont vécu aux côtés des Burkinabè. La lutte contre le terrorisme et le dossier Thomas Sankara se sont invités à la soirée, à travers le discours de celui qui, dans trois semaines, deviendra l’ancien ambassadeur de France au Burkina Faso.

«Mes chers compatriotes,

Monsieur le ministre d’État,

Madame et messieurs les ministres

Chers amis burkinabè,

Vous ne serez pas surpris si je vous dis que c’est avec une certaine émotion que je prends la parole devant vous ce soir à l’occasion de la fête nationale. C’est en effet ma troisième soirée du 14 juillet à Ouaga et la dernière. Celle de l’an dernier avait été marquée par une certaine attente, voire une certaine impatience, mêlée d’inquiétude: l’équipe de France allait-elle gagner pour la seconde fois la coupe du monde de football? Cette année, nous attendons de savoir qui du Sénégal, du Nigéria ou de l’Algérie l’emportera. Je laisse chacun choisir son équipe favorite – l’année dernière, c’était plus facile et moins libre: ceux qui ne soutenaient pas l’équipe de France étaient privés de champagne!

Dans trois semaines, je quitterai le Burkina Faso à l’issue de ma mission, une mission de trois ans.

Ces trois années sont passées très vite, d’autant plus vite qu’elles n’ont pas été avares d’événements, certains tragiques, d’autres plus heureux.

Il me semble que l’acmé en a été la visite du président de la République en novembre 2017, première visite strictement bilatérale d’un président français 32 ans après celle du président Mitterrand reçu alors par le président Sankara. La visite du Président de la République fut d’autant plus importante, pour l’ambassade comme pour nos relations bilatérales, qu’elle a été l’occasion d’un discours désormais célèbre, suivi d’un long débat avec les étudiants burkinabè, à l’université Ouaga-1 Professeur Joseph Ki-Zerbo. Dans ce discours, le président a fixé des lignes directrices pour le travail des ambassades de France en Afrique, lignes que nous avons suivies. Il serait trop long de développer toutes les mesures qu’il avait alors données, mais je vous propose d’en retenir quelques-unes et de voir, 18 mois plus tard, comment ce discours a modifié notre façon d’agir avec vous.

Le président avait promis d’ouvrir les archives françaises pour permettre au juge burkinabè d’avoir accès aux documents classifiés rédigés par les différents services de l’État au moment de l’assassinat du président Sankara. Cet accès s’est fait dans le cadre d’une information judiciaire ouverte au Burkina Faso ; les documents déclassifiés ont été transmis par la voie diplomatique au juge compétent qui peut donc les utiliser à présent pour son enquête.

Cette ambassade avait sollicité, avant même l’élection de M. Macron à la présidence de la République, que les documents classifiés fussent transmis au juge, car il nous semblait qu’invoquer la loi française revenait à empêcher les Burkinabè de connaître les réflexions et les réactions, en France, à cet assassinat; c’était en outre accréditer la thèse que la France avait quelque chose à cacher et donc une responsabilité dans l’assassinat du président Sankara ce qui est faux.

Cette promesse, tenue, est en soi la preuve d’un changement de mentalité au sommet de l’État, donc de l’État tout entier, sur ce que doit être notre relation avec les anciennes colonies françaises d’Afrique et particulièrement avec le Burkina.

La Ruche et le renforcement de la coopération universitaire

Viendra, plus tard, le temps des historiens, qui ont déjà accès aux archives non classifiées, ce qui fait déjà un matériel important.

Autre illustration du changement de politique, le président s’était engagé à travailler à la restitution d’œuvres d’art spoliées ou volées pendant la période coloniale et présentes dans les collections nationales françaises. Un rapport a été publié voici plus de six mois, et, à Ouagadougou, nous avons déjà commencé à réfléchir à cette question avec le ministère de la culture, des arts et du tourisme, notamment aux conditions dans lesquelles le Burkina souhaite que ces restitutions se passent. Nous avons évoqué une coopération muséale ; j’ai bon espoir qu’elle puisse être lancée prochainement et que le ministre français de la culture se rende au Burkina pour l’officialiser, peut-être d’ici la fin de l’année. Ce sera après mon départ, mais, comme me disait mon tout premier ambassadeur, dans notre métier, nous travaillons toujours pour nos successeurs : nous ne sommes que des maillons, de simples représentants qui mettons nos pas dans ceux qui nous ont précédés et passons le témoin à ceux qui viennent après.

Une fête conviaviale offerte par l’ambassadeur et ses collaborateurs (Ph. lefaso.net)

Le président s’était également engagé à ce que nous ouvrions une maison destinée aux jeunes talents du Burkina; c’est la Ruche, qui a été inaugurée par le ministre des affaires étrangères et de la coopération, avec son homologue français, en octobre dernier. Elle est déjà dynamique et active; je souhaite que le plus grand nombre d’entre vous la découvre et s’en serve, s’y retrouve, y organise les activités qu’il souhaite ou y suive des formations dont il a besoin.

Le président nous avait aussi enjoint de renforcer la coopération universitaire. Ce fut d’ailleurs l’une des raisons de la création de la Ruche, car ce nouveau lieu permet notamment d’améliorer l’accueil, par Campus France, des Burkinabè désireux de poursuivre leurs études en France. L’AFD vient également d’entrer dans la danse de la coopération universitaire, ce qui nous permettra de développer les partenariats entre universités et de continuer à soutenir 2iE lorsque ses statuts auront été rénovés et que son avenir aura été éclairci.

Cette coopération universitaire est importante à mes yeux, car elle crée une relation qui n’est pas qu’institutionnelle, mais humaine : elle permet à des Burkinabè de découvrir mon pays et à des Français de rencontrer des Burkinabè, d’étudier avec eux, de découvrir leur culture et, parfois, elle permet que des couples se forment : il y a plus d’un étudiant qui est revenu au Burkina avec un conjoint français. Ce sont ces couples qui forment le ciment de la relation entre nos deux peuples au-delà de la relation, institutionnelle, entre nos deux États. Avec la coopération décentralisée, très développée entre nos deux pays, la coopération universitaire tisse la toile de liens humains et contribue à la connaissance intime réciproque, indispensable pour mieux dissiper les incompréhensions qui peuvent surgir parfois.

Des événements dramatiques

Pendant ces trois années, le Burkina a vécu des événements dramatiques. L’attaque contre l’ambassade de France et l’état-major général des armées, voici 15 mois maintenant, est peut-être celle qui a le plus frappé les Français en France. Pourtant ces attaques ne se différencient des centaines d’événements tragiques qui ont endeuillé le Burkina depuis 2016 que par le caractère symbolique de leurs cibles. Le climat d’inquiétude et de terreur imposé par des groupes utilisant le terrorisme pour imposer leur pouvoir, leur doctrine à des habitants qui n’en peuvent mais, a déterminé le contenu de ma mission bien plus que je n’aurais pu penser en arrivant. Il était cependant devenu clair, dès le mois de décembre 2016, après le drame de Nassoumbou, que la menace terroriste était désormais systémique et que la France ne pourrait pas limiter son action militaire au Mali si le Burkina lui demandait son appui.

En conséquence mon pays a répondu présent dès qu’il a été sollicité par les autorités burkinabè pour les aider à répondre à une attaque.

Il y avait du beau monde à la Résidence de France au Burkina (Ph. lefaso.net)

C’est, par exemple, ce qu’il s’est passé au mois d’octobre 2018, lorsque la gendarmerie d’Inata a été attaquée et que la force Barkhane, sollicitée par le Burkina Faso, est intervenue, suffisamment vite pour faire fuir les terroristes, les suivre à distance et les mettre finalement hors d’état de nuire. Cette première intervention française sur le sol burkinabè m’a conduit à proposer au président du Faso que nous encadrions juridiquement de futures éventuelles interventions, ce qui fut fait avec l’accord signé lors de la visite du président Kaboré à Paris au mois de décembre dernier, à la suite d’une négociation très rapide et fructueuse. Nous avons malheureusement vu combien cet accord était nécessaire lorsque les forces spéciales françaises ont dû intervenir pour libérer deux de nos compatriotes, enlevés au Bénin et libérés dix jours plus tard dans votre pays. Ce fut une nouvelle occasion de tester la qualité de la coopération opérationnelle entre les forces de défense et de sécurité burkinabè et les nôtres et ce test fut positif.

Mon pays continuera d’être aux côtés des Burkinabè pour lutter contre ces groupes et pour participer à la formation et à l’équipement des troupes participant à la force conjointe du G5 Sahel, aussi longtemps que les Burkinabè le jugeront nécessaire.

Sans surprise, les rencontres bilatérales de ces dernières années ont été dominées par les questions sécuritaires : le ministre français des affaires étrangères s’est rendu deux fois à Ouagadougou l’an dernier, la ministre des armées est venue voici un an, le président Kaboré a été reçu en visite officielle à Paris en avril 2017 et en décembre 2018. Mais nous avons progressé et la relation franco-burkinabè en matière militaire est exemplaire et efficace, ainsi que l’a montré la première opération conjointe planifiée et menée au mois de mai.

Confiance dans les forces de sécurité burkinabè

Je saisis cette occasion pour dire combien j’ai confiance dans les forces de sécurité burkinabè et dans leur efficacité pour faire reculer ceux qui veulent créer le chaos au Burkina, par la violence, et veulent opposer Français et Burkinabè. En effet, depuis plusieurs mois, il est patent que les forces burkinabè ont gagné en efficacité. C’est donc avec espoir et un certain optimisme, même, que je vais quitter le Burkina, et je suis convaincu que mon successeur pourra vivre dans un Burkina moins déstabilisé par l’action des groupes terroristes. C’est en tout cas ce que je vous souhaite à tous.

De toute façon, nous avons toujours refusé, et même juste après l’attentat du 2 mars 2018, que notre relation bilatérale se limite à la question sécuritaire. J’ai déjà évoqué rapidement le discours du président Macron à l’université où il n’avait qu’à peine été question de la menace terroriste car il s’y était rendu pour parler d’autre chose.

Cette année, le président de la République a souhaité élargir le G7 dont la France a la présidence, à un certain nombre d’acteurs internationaux, dont le Burkina Faso, puisque votre pays exerce la présidence du G5 Sahel. Certains ministres se sont donc déjà rendus à Paris cette année pour participer à des réunions de travail avec leurs homologues français, allemand, américain, britannique, canadien, italien et japonais : ainsi de la ministre de la femme, de la solidarité nationale, de la famille et de l’action humanitaire, du ministre de la sécurité, du ministre de l’éducation nationale, de l’alphabétisation et de la promotion des langues nationales et du ministre de l’économie, des finances et du développement. La ministre de la santé avait également été conviée à Paris, mais n’a pas pu venir pour des raisons liées à la situation intérieure et s’était fait représenter. Et le président Kaboré sera présent au sommet des chefs d’État et de gouvernement du G7, qui se tiendra à Biarritz, au mois d’août prochain. Ses plus proches collaborateurs sont associés aux discussions préparatoires à ce sommet, comme les membres du G7

Nous continuerons aussi d’être aux côtés des Burkinabè tout simplement en continuant notre activité et en poursuivant notre vie. J’aime bien la devise de la famille royale des Pays-Bas: «je maintiendrai». De fait, dès après l’attaque contre notre ambassade, le ministre français des affaires étrangères avait indiqué que nous n’avions qu’un devoir: poursuivre notre action, maintenir nos liens, mettre en œuvre les engagements pris par le président Macron, développer notre politique – comme avant. Comme avant, oui, mais avec un seul changement : prendre plus encore en compte les paramètres de sécurité. A Ouagadougou, j’avais dû décider de fermer l’Institut français, le temps que les travaux  de sécurité soient réalisés. Je suis heureux de partir après sa réouverture et je suis d’autant plus heureux que l’Institut ait pu ouvrir momentanément ses portes pour le 50ème anniversaire du FESPACO; je remercie donc toute l’équipe de l’Institut d’avoir montré ainsi que nous continuions d’être confiants dans la capacité du Burkina à ne pas céder.

Un peuple très accueillant

Je regrette que nous n’ayons pas pu en faire autant à Bobo-Dioulasso où nous avons également fermé l’Institut en attendant les travaux de sécurisation. Par chance, une entreprise vient d’être choisie pour les réaliser et j’espère que mon successeur pourra rouvrir les portes de l’Institut à Bobo dans quelques mois.

Mes chers compatriotes, mesdames, messieurs, pendant ces trois années, je n’ai pas fait que travailler, je vous rassure! Le Burkina Faso est un pays plein de trésors, qui, pour l’essentiel, resteront encore cachés à nos yeux. Malheureusement. Avant notre arrivée, des amis ayant vécu dans votre pays nous avait fait saliver sur les lieux les plus incontournables du Burkina: Pendjari, parc du W, cascades, dunes d’Oursi, sans même parler d’excursions jusqu’au Mali du pays Dogon ou de Tombouctou. De tout cela nous avons été privés, pour des raisons qu’il n’est pas besoin de vous expliquer, malheureusement, et d’ailleurs, depuis l’attaque du 2 mars 2018 je ne suis plus bien libre de mes mouvements car même me rendre chez le coiffeur est devenu une expédition.

Alors je tenais à vous remercier tous, vous, nos amis français et burkinabè, qui nous avez conviés chez vous, pour nous permettre de sortir de cette résidence. Car ce faisant, vous m’avez convaincu que vous êtes bien un peuple très accueillant; le pays des «hommes intègres», pour reprendre le nom dont vous a baptisés le président Sankara, est peut-être plus encore celui des hommes accueillants. Gardez cette qualité, c’est la plus importante pour un étranger! Je vous en remercie d’autant plus que votre accueil, votre écoute, votre franchise et votre ouverture à tous ont rendu ma mission plus agréable et je crois avoir pu mieux connaître et comprendre ce pays qui est le vôtre, de naissance ou d’adoption, et mieux y défendre les intérêts de mon pays, dont le premier est bien de renforcer encore des relations déjà excellentes.

Avant de conclure, je voudrais vous demander une faveur, une petite faveur. Comme je dois partir dans 3 semaines exactement et Maria dans 2 jours, comprenez que je dois me soumettre à une très simple formalité: je voudrais, s’il vous plaît, vous demander la route!

Je vous souhaite une belle fête nationale et que vive l’amitié entre le Burkina Faso et la France!

Je vous remercie.»

Discours de l’ambassadeur de France au Burkina, Xavier Lapeyre de Cabanes, le 14 juillet 2O19

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