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Afrique: la guerre de Poutine passera, la famine restera

Le combat contre la famine en Afrique sera-t-il gagné (Ph. d'illustration/toutinfo.net)

La famine est inhérente au continent africain. Elle lui colle aux basques, des décennies durant. Il est vrai qu’elle se manifeste différemment d’une région à l’autre, mais c’est un phénomène global, permanent. La guerre en Ukraine et ses effets néfastes, telle particulièrement la pénurie de céréales sur les marchés, ne constitueront pour elle qu’un simple épiphénomène. Au fait, à la disparition de ce dernier, le visage émacié de l’Afrique, affamée, n’aura pas pris une seule ride supplémentaire.

C’est que la famine en Afrique est structurelle. L’expression «Afrique sahélienne», au paravent, terme bioclimatique, désignant la zone de transition entre le Sahara et les pays au sud, est passé au terme géopolitique, qualifiant un ensemble de pays africains dont l’un des dénominateurs communs est la faim, selon la conception du démographe John Caldwell. Depuis, en 1972, cette idée est devenue une évidence, qui n’a connu que de légères inflexions. C’est cette période qui marque le début d’une des principales crises alimentaires qu’ait connues cette partie du continent au cours du XXe siècle, après les famines de 1912-1914 et de 1931. Ainsi quand on parle de famine en Afrique, le regard ne balaie-t-il généralement qu’un champ de vision restreint – le Sahel -, alors que la «faim» a élu domicile partout. Y compris au Maghreb, où la jeunesse prend les chemins de l’immigration.

Pourquoi alors cette permanence? Les causes en sont multiples. Tant endogènes qu’exogènes. Anciennes que nouvelles. On peut en énumérer quelques-unes, à titre d’illustration. Elles reviennent à la responsabilité humaine ou relèvent du fait de la nature: sécheresses endémiques, depuis près de 40 ans dans la Corne de l’Afrique ainsi qu’en Afrique Australe; inondations monstres, en Afrique de l’Est; conflits armés comme gravés dans le marbre; absence de culture de la prospective, liée à la mauvaise gouvernance en œuvre, en Afrique; intervention tardive de la communauté internationale, face au drame (in «Politique Africaine», 2010/3/n°119)… A cause de tout cela, il y a toujours eu mort d’hommes en masse en Afrique, situation sans lien direct avec la guerre en Ukraine.

Coup d’épée dans l’eau

Or, à bien tendre l’oreille sur l’actualité, on a l’impression d’assister à un subtil mélange de genres. La crise alimentaire céréalière en cours, due à la guerre en Ukraine, n’aura que d’impact limité en dehors de la Corne de l’Afrique, et dans une faible mesure au Sahel autant qu’en Afrique australe. En effet, dans cet espace géographique, le blé n’est pas une nourriture de base. Le pain, en général, n’y est qu’un aliment complémentaire. Au Sahel, on y vit principalement du mil et du sorgho, tandis que pour le reste, le manioc ou le riz sont les rois de l’assiette. On y produit, par exemple, la moitié de la quantité mondiale de manioc, soit 45 millions de tonnes par an. Suffisant pour la consommation locale. En revanche, au Maghreb, surtout en Egypte, l’absence de pain n’est pas tolérable.

Certes, dire que la «guerre de Poutine» n’aura aucun effet pernicieux en Afrique serait un déni de réalité. Les prix vont continuer à flamber – toutes choses étant égales, par ailleurs – par rapport à l’augmentation du prix des carburants, mais ce sera comme un coup d’épée dans l’eau. La majorité des Africains étant habitués à vivre avec une obole: quelque chose comme moins de 1 euro par jour!

Par Jean-Jules LEMA LANDU, journaliste congolais, réfugié en France

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