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Alphadi : « La mode, le Fima, Chantal Compaoré, Sika Kaboré et moi »

La 10è édition du Festival international de la mode en Afrique (Fima) s’est tenue dans la belle ville d’Agadez, dans le nord du Niger, les 16 et 17 décembre 2016. Le créateur de cette grand mess culturelle qui n’est autre qu’ Alphadi, était, une fois de plus, fier du bébé qu’il a mis au monde en 1998 et qui tient toutes ses promesses chaque deux ans. De son véritable nom Seidnaly Sid Hamed, deuxième d’une fratrie de six enfants, c’est tout petit qu’il est tombé dans la marmite de la notoriété. Réputation qu’il a consolidée grâce  à son immense talent de créateur de mode qui a fait de lui une véritable icône de la culture. En mars 2016 où nous l’avons rencontré à Dakhla, au Maroc, le « prince du désert », a évoqué avec passion, l’avenir de l’Afrique, ses relations avec le Burkina Faso et bien entendu son bébé adoré, le Fima.

Wakat Séra : En remontant sa généalogie, on se rend compte que Alphadi a du sang bleu dans les veines…

Absolument. Nous sommes une famille princière qui existe depuis au moins cinq cents ans à Tombouctou au Mali. Les indépendances sont passées par là, mais nous avons continué à maintenir le prestige de la famille, le prestige de principauté et surtout l’honorabilité de la famille qui prêche l’Islam.

Comment avez-vous vécu cette enfance princière ?

Je l’ai vécue comme le fils d’un bon chef. Mon père qui était un homme très riche, était, à tout point de vue, le fournisseur de l’armée française à l’époque, que ce soit en bétail, en textile, en bijoux, en or, etc. Il a été le premier à avoir une maison électrifiée dans la localité. J’ai été donc bercé dans un environnement très pur, sincère même si, malheureusement, j’ai perdu mes parents très tôt. Mon père est décédé il y a 26 ans et ma mère il y a 15 ans (L’entretien a été enregistré en mars 2016, Ndlr). J’ai donc quitté le Mali pour aller au  Niger où vivait mon oncle, un grand commerçant, qui m’a élevé.


Que gardez-vous de cette enfance ?

Mes parents m’ont inculqué l’amour de l’autre et le savoir partager, car eux-mêmes étaient très généreux et humbles. Quel que soit ce que je suis, je reste humble.

Comment est née votre histoire avec le Burkina Faso ?

Le Burkina a été ma maman. Le Burkina a été une étape importante pour moi de pouvoir exister depuis les premiers pas du Siao (Salon international de l’artisanat de Ouagadougou, Ndlr). Je peux dire que Chantal Compaoré (l’épouse de Blaise Compaoré, ancien président du Faso, Ndlr) a été une grande dame pour nous les stylistes africains.

Alphadi1De quelle nature sont vos liens avec le Pays des hommes intègres ?

Mes liens avec le Burkina sont très, très forts. J’ai fait les premières chemises du président Blaise Compaoré et il les adorait. Chantal Compaoré m’a fait venir au Burkina, dès les premières heures du Fespaco (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, Ndlr) pour qu’on puisse bâtir ensemble, avec Chris Seydou-paix à son âme- dans les années 1990, un Burkina nouveau, avec la mode et la création. Je me rappelle qu’aux côtés de Feu le président Thomas Sankara, on se battait pour la promotion du Faso dan fani. On travaillait sur le Faso dan fani pour l’armée et sur les marchés. Ensuite, nous avons continué le combat de l’unité nationale et de l’intégration africaine avec Chantal Compaoré. Un combat dans lequel la Fédération africaine des créateurs de mode dont j’étais le président, a pris une part importante. J’ai adoré le Burkina à travers mon frère Pathé’O (styliste africain d’origine burkinabè, Ndlr), et Chantal Compaoré qui a toujours voulu une image d’un Burkina nouveau et qui bouge. C’est comme ça que j’ai rencontré une autre grande dame, Bella (Sika Kaboré, Ndlr), l’épouse du président Roch Kaboré. Le président Kaboré était premier ministre à l’époque, et Mme Kaboré accompagnait déjà tout le combat, le travail de création que nous menions. Bella Kaboré adorait la mode.

Avez-vous d’autres amis au Burkina ?

J’ai également fait la connaissance d’Esther Koné, l’épouse de Léonce Koné (ancien directeur général de la défunte Banque agricole et commerciale du Burkina, Ndlr) qui est restée une grande amie à moi. J’habillais Léonce Koné, sa femme et ses enfants. Tous les ambassadeurs accrédités au Burkina, achetaient les créations Alphadi. J’ai ouvert des boutiques et des show-rooms à Ouagadougou. J’ai rarement fait un défilé de mode, que ce soit au Niger, à Paris ou à Abidjan sans faire participer deux ou trois mannequins burkinabè. Je suis très proche du Burkina Faso, de ses mannequins, de sa jeunesse, de son textile, de sa beauté.

Quels sont vos projets pour la mode burkinabè ?

Je ne peux pas tout faire tout seul. Ma volonté a toujours été, et elle demeure inébranlable, de travailler main dans la main avec mes frères burkinabè. Le panafricain Alphadi aux côtés des créateurs burkinabè, cela ne peut que profiter au continent. C’est en ce sens que j’apprécie énormément le travail des jeunes stylistes burkinabè, notamment Bazem’sé ou encore Koro DK.

Comment Alphadi arrive-t-il à faire survivre le Fima ?

C’est un combat permanent. Je crois que le Burkina a eu la chance d’avoir un président qui a compris l’esprit de donner une dignité à un festival comme le Fespaco qui amène le Burkina et son cinéma loin dans le monde. Le Fima est porté par un esprit de bonheur, de modernité et de beauté. C’est une donne importante que les gouvernants et les populations du Niger, doivent intégrer pour l’intérêt de l’industrie de la création et de la mode. Dommage qu’il existe toujours des porte-malheurs qui dénigrent encore le Fima, colportant l’idée réductrice que je ne promeus rien qu’une visibilité pour les femmes. C’est une lutte que j’ai menée pendant vingt ans. Mais c’est une bagarre qui est comprise, d’où l’intérêt que le chef de l’Etat et les ministres du Niger portent désormais à ce grand évènement qui a aujourd’hui, une portée planétaire. Et j’ai de grands partenaires financiers qui m’accompagnent.

Quel avenir pour le Fima ?

Il est obligé de continuer à vivre malgré une certaine incompréhension. D’autres pays désirent l’accueillir, mais nous, nous le voulons pour le Niger et toute l’Afrique, tout comme le Fespaco fait l’honneur du Burkina Faso et du continent. Nous allons continuer à travailler pour que ce festival puisse amener la création africaine toujours plus loin.

Pourquoi avoir décidé de faire le Fima en plein désert ?

img_4318Parce que le Fima c’est la paix. Avec le Fima, c’est la rébellion qu’on a voulu arrêter. C’est un esprit pour montrer que la paix est revenue et qu’il y a la paix dans ce désert là. J’ai voulu implanter le site de mon festival dans le désert pour avoir un podium neutre au profit de la paix. C’est aussi l’intérêt de faire la promotion d’un tourisme culturel dans le désert.

Comment êtes-vous arrivé à la mode ?

A l’âge de 9 ans déjà, j’ai senti déjà des prédispositions pour  la mode. J’adorais la création, les maquillages, etc. Je donnais même des conseils à mes sœurs quand elles s’habillaient. Mais mes parents voulaient, eux, un fils financier ou industriel ou encore un docteur qui pourra suivre les affaires de la famille. Malgré mon amour pour la mode, ils ne voulaient pas que je m’y adonne parce qu’ils estimaient que c’était un travail de femme.

Quelle a été leur réaction ?

Il n’y a pas eu de heurt, parce que j’ai respecté la volonté de mes parents jusqu’au baccalauréat. Mes parents étaient décédés lorsque j’avais le baccalauréat. Donc je suis allé en France étudier le tourisme grâce à une bourse de mon pays. Je suivais en même temps des cours de mode les soirs. C’est alors que j’ai rencontré des grands créateurs comme Paco Rabane à l’époque. J’étais donc très engagé dans ce que je faisais et j’aimais beaucoup la féminité, les belles femmes, la création, l’image, etc.

Du tourisme à la mode ?

Ça se complète très bien et j’ai fait mes études touristiques sans problème tout en suivant les cours de mode les soirs. Je travaillais avec beaucoup de créateurs italiens dans les coulisses grâce à Paco Rabane qui m’a donné cette chance depuis les bancs. J’ai fait un doctorat en tourisme avant de m’engager totalement dans la mode. J’ai travaillé dans mon pays durant deux ans en tant que directeur général du tourisme. Je suis ensuite reparti en France faire deux ans de mode dans les plus grandes écoles pour apprendre les techniques réelles de la création, du design et du marketing de la mode.

Votre premier défilé de mode ?

En 1985 au Copa Cabana, une boîte de nuit à Paris. Ce premier défilé a été un succès total. Le deuxième c’était au salon du tourisme de Paris. A l’époque je venais de finir mes études et je suis donc rentré au pays, ensuite je suis retourné à Paris avec mes collections. Mon combat était de montrer le textile et l’artisanat nigériens.

Du premier défilé à ce jour, comment qualifierez-vous le parcours ?

De 1985 à aujourd’hui, le long parcours fut long, riche et exaltant malgré quelques difficultés. J’ai mené un combat dur au profit du professionnalisme et de la formation, mais surtout pour prouver qu’un Africain aussi pouvait accomplir ce parcours dans ce domaine très sélectif jusque-là. D’où l’importance d’avoir participé à tous les grands défilés au niveau international, ce qui a été couronné en 1987 par l’Oscar du meilleur styliste africain. Je n’ai jamais arrêté parce que c’était très dur pour qu’un Africain puisse « percer ». A l’époque il y avait Chris Seydou, paix à son âme, et bien d’autres. On participait à des shows ensemble, mais le combat était pour moi, quelque chose de fantastique étant donné que j’ai arrêté tout le volet tourisme pour ne m’occuper que de la mode. Les gens ne comprenaient pas toujours notre combat. L’Africain n’était pas bien engagé pour comprendre que cette industrie qu’était devenue la mode, pouvait aider l’Afrique à grandir, l’aider à lutter contre la pauvreté.

Quid du combat pour faire accepter la mode africaine par les Africains ?

C’était justement le travail à faire. Au Niger, mon pays où j’ai créé la marque la plus luxueuse de ce continent, où on me traitait d’ailleurs de prostitué, je me suis dis que c’est parce qu’ils ne comprenaient pas. Les politiques ne comprenaient pas l’intérêt mais après ils ont vu la vision parce que le nom du Niger sortait et on ne confondait plus le Niger et le Nigéria. C’est donc ce combat qui m’a permis d’être ce que je suis aujourd’hui. Comme les Européens ou les expatriés adoraient ce que je faisais et avec la haute société africaine qui commençaient à comprendre, cela m’a permis de grandir et d’aller beaucoup plus loin.

Et le combat d’imposer la mode africaine en Europe ?

Ça été extraordinaire. Les Européens ont des grands créateurs comme Yves Saint Laurent, Christian Lacroix, Kenzo, etc. Ils avaient envie de voir de nouveaux créateurs. Et Alphadi était donc le bienvenu. Mon côté exotique, donc différent des autres, plaisait beaucoup. J’ai ainsi été invité partout, dans tous les grands salons de mode dans le monde. Cela m’a donné une notoriété. On m’appelait d’ailleurs le chouchou de la mode africaine. Alphadi est devenu, du coup, le leader de la création africaine.

En plus des distinctions, Alphadi a-t-il gagné beaucoup d’argent dans la mode ?

Mes créations m’appartiennent mais l’argent non. La création c’est mon intelligence, c’est mon travail. Il faut que les financiers viennent vers moi pour qu’on puisse grandir ensemble. C’est ce que fait l’Europe, la Chine et bien d’autres pays mais l’Afrique n’a jamais compris. Tout seul, je me suis construit, j’ai ouvert une vingtaine de boutiques à travers le monde, avec l’appui de mes partenaires et de sponsors. Alphadi aurait pu être beaucoup plus grand que ça, comme Yves Saint Laurent, comme Christian Lacroix si les gros financiers africains avaient compris cet intérêt pour la mode. Moi j’ai la marque et mon nom. Eux doivent apporter les fonds et on profitera tous ensemble de l’évolution de la marque. Mais l’Afrique n’a pas compris l’intérêt de lutter contre la pauvreté en créant des marques africaines. C’est pour ça qu’on a beaucoup perdu. Fort heureusement, maintenant, nous sommes en train de recommencer à zéro ce qu’on aurait pu faire il y a vingt ou vingt-cinq ans. Un créateur doit être accompagné d’un communicateur, d’un financier, d’un distributeur. C’est une équipe qui gagne. Il faut que l’Afrique considère la mode comme un métier qui peut créer de l’emploi.

L’Afrique peut-elle faire de la mode une industrie à même d’accompagner son développement ?

Absolument et c’est ce que nous faisons. C’est pour cela que j’ai créé le Festival international de la mode en Afrique (Fima) il y a 20 ans pour donner une dimension au continent. D’où l’intérêt que les décideurs lui portent. Plusieurs présidents africains étaient présents à la naissance de cet évènement pour démontrer la diversité et la richesse du continent africain par en matière de création. C’est en ce sens que les financiers africains, européens et d’ailleurs doivent soutenir les créateurs africains. J’ai toujours rêvé que l’Afrique soit comme le continent européen. Il n’y a pas de raison que nous créateurs, n’ayons pas aussi des gros financiers qui mettent de l’argent dans notre secteur d’activité qui est très rentable. Nous sommes incompris parce que l’Afrique des guerres, des rebellions, des maladies, etc., avait pris le dessus, dans les débats, sur l’Afrique de la création.

Les perspectives sont-elles bonnes pour la mode africaine ?

Elles sont très bonnes parce que les créateurs africains sont en train de devenir des grands. J’ai été le premier à créer un festival de mode où l’économie, le culturel et l’art se retrouvent pour montrer que la vision de la mode peut grandir. 20 ans après, les créateurs africains créent de l’emploi, ils vendent des produits et tout le monde est fier de porter du Pathé’O, du Gilles Touré, du Alphadi (des stylistes africains, Ndlr). C’est le combat que je mène depuis une trentaine d’années. On doit consommer africain. Les perspectives sont plus que bonnes mais il faut que les financements suivent afin que les créateurs africains soient en mesure de créer leur parfum, leur cosmétique, leurs chaussures, leurs sacs à mains, etc., qui doivent bien se comporter sur le marché mondial.

Quelle est la part du textile africain qu’utilise Alphadi dans ses créations ?

Je tisse moi-même, je peins moi-même. Le produit industriel Alphadi c’est le pagne Alphadi que je produis en grande quantité au Ghana, au Nigéria, et ailleurs sur le continent, pour séduire mes clients. J’ai toujours dis que les textiles comme Vlisco par exemple ne sont pas africains. Le Vlisco de la Hollande est un tissu qui est en Afrique depuis  des lustres. Que Vlisco vienne investir et créer de l’emploi en Afrique, c’est super. Mais ce que je refuse c’est d’appauvrir l’Afrique parce que tout l’argent retourne chez eux en Hollande. Je souhaite aujourd’hui qu’on utilise le Faso dan fani qui est un tissu africain, fait à la main par des femmes burkinabè. Pareil au Sénégal, comme avec les teinturières maliennes. Je ne travaille que sur la matière première africaine lorsque je fais mes broderies. Je ne suis contre aucune industrie mais l’intérêt aujourd’hui, doit être de se faire habiller par les créateurs africains, de continuer à produire sur le continent, d’encourager l’initiative de la création, d’amener les consommateurs à porter des chemises, les pagnes et les costumes des créateurs africains. D’où l’intérêt de créer des écoles dans ce sens. Du reste, je suis en train de créer la première université de la mode et des arts au Niger pour donner une dimension à la formation professionnelle au secteur.

Les créateurs peuvent-ils mener ce combat sans une volonté politique forte ?

Yves Saint Laurent a d’abord été aidé par la France avant d’être ce qu’il est aujourd’hui. Il y a eu des groupes financiers qui sont venus après pour le soutenir. Les politiques doivent accompagner les créateurs africains et leur trouver des financiers, des partenaires et des sponsors.

Que pense Alphadi du mariage ?

Le mariage pour moi est une chose exceptionnelle. Mais tout dépend de comment l’on se positionne, de quels moyens l’on dispose, si l’on a envie d’avoir des enfants ou pas. Je suis marié à Khadidia, une charmante mannequin, et père de six adorables enfants.

Etant sur plusieurs fronts, Alphadi a-t-il encore une vie de famille ?

Je n’ai pas vraiment une vie de famille étant donné que je suis obligé de courir aux quatre coins de la planète, pour la promotion de la culture et de la mode. Je n’ai pas envie qu’on me conte ce qui se passe ailleurs et je n’ai pas non plus envie qu’on m’oublie. Ce n’est pas pour rien que l’Unesco m’a nommé ambassadeur et artiste pour la paix. Ma femme et mes enfants l’ont compris très tôt. Mes enfants sont entre New-York, Paris et Niamey. Nous faisons tous des va-et-vient et on se retrouve quand on peut. Parce qu’on ne peut pas arrêter un travail qu’on a commencé. Aujourd’hui mon fils ainé travaille avec moi dans ce combat parce qu’il est né et a grandi dans la mode. Il s’occupe de la communication et de la gestion de mon entreprise. Ma fille s’intéressait également à la mode mais elle est aujourd’hui dans le cinéma et le théâtre.

Que faut-il préparer pour avoir Alphadi à sa table ?

Moi j’aime beaucoup les plats africains. J’aime la sauce gombo avec la pâte de farine. Je suis très africain dans mes menus

Alphadi va-t-il en boîte ?

J’allais beaucoup en boîte avant. J’ai même une boîte de nuit et un bar à Niamey (Niger, Ndlr) et qui sont gérés par des jeunes. Je suis très mondain, j’adore la jeunesse et la musique.

Quels sont les loisirs d’Alphadi ?

J’aime beaucoup lire. J’aime voir les films au cinéma. J’aime le sport. Mais je suis tout le temps en train de courir dans tous les sens et je n’ai pas le temps d’aller faire le sport sinon j’aime beaucoup le basketball.

Propos recueillis à Dakhla au Maroc par Wakat Séra

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