Accueil Opinion Blaise Compaoré à Ouagadougou, une mascarade qui tourne au fiasco (Bruno Jaffré)

Blaise Compaoré à Ouagadougou, une mascarade qui tourne au fiasco (Bruno Jaffré)

Le pouvoir issu du coup d’État militaire de janvier 2022 a cru bon d’organiser la venue expresse de Blaise Compaoré pour participer à une réunion des anciens chefs d’État en vue d’échanger sur « des questions liées à l’intérêt supérieur de la Nation ». Cette réunion s’est révélée une mascarade qui a viré au fiasco. Le pouvoir en sort affaibli et l’opposition régénérée.

Blaise Compaoré à Ouagadougou !

Le 5 juillet 2022 que la nouvelle de la venue de Blaise Compaoré à Ouagadougou commence à se propager de plus en plus insistante.

Ce même 5 juillet, M. Yéro Boly, ministre en charge de la réconciliation nationale et de la cohésion sociale, rencontre les familles de victimes pour leur annoncer que le processus d’indemnisation est en bonne voie. Il dévoile un bilan provisoire chiffré, plusieurs dizaines de milliers de cas, établi par le Haut conseil pour la réconciliation et l’unité nationale (HCRUN) et son ministère, des dossiers déjà traités. Il affirme que le coût global des réparations financières des cas déjà traités et évalués par le HCRUN à la date du 26 octobre 2021 est estimé à plus de 65,7 milliards FCFA, (voir https://lefaso.net/spip.php?article114533). Il confirme dans les semaines à venir l’organisation d’un Forum national de réconciliation.

Yéro Boly est un proche de Blaise Compaoré. Il fut ambassadeur en Libye de 1988 à 1995 au plus fort de la guerre du Libéria où sont impliqués le Burkina et la Libye à l’époque, puis successivement directeur de cabinet de Blaise Compaoré, ministre de l’Administration territoriale et de la Sécurité et ministre de la défense. Il représente en quelque sorte le symbole du retour de proches de Blaise Compaoré au pouvoir après le coup d’État de janvier 2022. Le nouveau pouvoir ne pouvait-il donc pas trouver mieux pour engager une « réconciliation » ?

Le lendemain 6 juillet, Omega FM confirme la venue de Blaise Compaoré pour le vendredi 8 juillet. « Nos sources indiquent d’ailleurs que le Président Ouattara s’est beaucoup investi pour faciliter le retour de l’ancien chef d’État. Pour preuve, Alassane Ouattara aurait même envoyé des membres de sa famille pour superviser les travaux de la villa de Ziniaré, fief de Blaise Compaoré. Il devra plus tard s’y retirer de temps en temps. »

La direction de la communication de la Présidence du Faso, publie alors un communiqué informant qu’une rencontre des anciens Présidents Roch Marc Christian KABORÉ, Michel KAFANDO, Yacouba Isaac ZIDA, Blaise COMPAORÉ et Jean-Baptiste OUÉDRAOGO doit se tenir le 8 juillet « autour des questions liées à l’intérêt supérieur de la Nation », sans plus de précision si ce n’est qu’elle  « n’entrave pas les poursuites judiciaires engagées contre certains » !

Une provocation doublée d’une volonté d’humilier les insurgés de 2014

Ainsi donc la venue de Blaise Compaoré, condamné à perpétuité, n’entraverait en rien les poursuites judiciaires ! Bêtise ou inconscience ? Faut-il rappeler qu’il a sciemment pris la nationalité ivoirienne pour éviter la justice de son pays devant laquelle il a refusé de comparaitre.

Il convient encore ici d’affirmer ici, qu’il existe une convention d’extradition entre la Côte d’Ivoire et le Burkina. Que les autorités politiques ont sciemment laissé se diffuser la fake news, lancée par son avocat Me Pierre Olivier Sur, selon laquelle cette nationalité lui éviterait une extradition. Alors qu’il ne s’agit que d’une décision politique des autorités politiques de Côte d’Ivoire et en aucun cas une décision judiciaire.

Pour une bonne partie de la société, notamment les dizaines de milliers d’insurgés de 2014, et leur soutien, cette initiative ne manquera pas d’apparaitre comme une provocation, voire une tentative d’humilier tous ceux qui se sont battus jusqu’ici pour la justice. Blaise Compaoré a refusé de comparaitre à son procès, n’a jamais exprimé ni excuse ni le moindre remord. Et il foulerait les pieds du Burkina sans être inquiété pour évoquer « des questions liées à l’intérêt supérieur de la Nation » !

Un mouvement de protestation s’organise

Ce communiqué était-il censé calmer les esprits ? Il a eu l’effet contraire. Vont alors se succéder des communiqués des avocats des ayant droits de Thomas Sankara et de ses 12 compagnons d’infortune puis, fait rarissime, de l’ensemble du monde judiciaire, des syndicats des magistrats, du syndicat des avocats et du conseil supérieur de la magistrature. Tous demandent à ce que les décisions judiciaires soient appliquées.

Seuls manquent à l’appel le parquet et la direction de la justice militaire. On se rappelle pourtant que cette dernière est dirigée depuis février dernier par le juge François Yaméogo qui avait mené l’instruction sur l’assassinat de Thomas Sankara et de ses compagnons. Nous avons plusieurs fois souligné le courage et l’engagement personnel. Dans l’état actuel de nos informations, rien n’a filtré sur ce qui s’est passé du côté de la justice militaires. Cependant Me Prosper Farama, lors de la conférence de presse des avocats des familles de victimes dans le procès Sankara et compagnons (voir https://www.facebook.com/mediafaso7/videos/576526790536666/ à partir de la minute 23’15’’) a semblé vouloir dédouaner la justice militaire. Il a expliqué  que le mandat d’arrêt est communiqué à toutes les forces publiques, et qu’elles n’ont pas besoin de de démarche supplémentaire pour exécuter ce mandat.

De nombreux autres communiqués de protestation vont continuer à être publiés dans la presse (voir judiciaire https://www.thomassankara.net/communique-de-presse-blaise-compaore-etre-arrete-sil-rentre-burkina/ et  https://www.thomassankara.net/retour-de-blaise-compaore-burkina-avocats-de-partie-civile-demande-larrestation-de-blaise-compaore/ ).

C’est la consternation ! Alors que les Burkinabé sont essentiellement préoccupés par le développement de l’insécurité, inquiets de la multiplication des attaques de ceux qu’on appelle le HANI (hommes armés non identifiés). Le président nigérien Mahamadou Issoufou, avait affirmé en juin 2022 que près de 40% du territoire du Burkina était hors de contrôle de l’État. Le phénomène se cesse de s’amplifier et les militaires qui ont pris le pris pouvoir semblent jusqu’ici incapables d’inverser la tendance.

Quant à toutes les OSC (organisations de la société civile), soupçonnées d’être financées par le nouveau pouvoir et ses alllieés, dont on a découvert l’existence, qui ont défilé dans des conférences de presse pour appeler à soutenir la transition, elles restent silencieuses.

Les appels à manifester tardent à venir. Les anciens insurgés, sont-ils groggys après tant de désillusions depuis l’élection de Roch Marc Christian Kaboré en 2015 ? Ce dernier s’est révélé incapable d’assumer ses responsabilités, face au développement de la guerre et de la corruption, enfonçant le pays dans sa plus grave crise sociale et sécuritaire depuis l’indépendance ?

Des associations et partis se réunissent à l’initiative du Mémorial Thomas Sankara. Ils appellent dans la soirée à un important mouvement de protestation dans toute la ville. Plus discrètes, d’autres OSC projettent alors d’aller rendre visite, le lendemain matin à Michel Kafando et Roch Marc Christian Kaboré pour les dissuader d’aller à la rencontre des anciens présidents prévue par Paul Henri Damida, le chef des militaires à l’origine du coup d’État de janvier 2022.

Très tôt le lendemain matin, des militants se rendent à la maison de Michel Kafando et vont y rester jusqu’à la mi-journée, pour le dissuader de participer à la réunion. Et devant la maison de Roch Marc Christian Kaboré une foule se rassemble pour l‘empêcher de s’y rendre. D’autres forces viennent s’y agréger, notamment ceux qui étaient passés chez Michel Kafando. Finalement Roch Marc Christian Kaboré ne se rendra pas à la réunion évoquant qu’il en est empêché par le blocage de sa maison et que les conditions ne sont pas réunies en termes assez floues.

La réunion des anciens chefs d’État tourne au ridicule.

Blaise Compaoré arrive vers 13h. Ses partisans sont réunis sur la route de l’aéroport pour l’accueillir. Mais dès qu’il sort de l’avion de la Présidence ivoirienne affrété par Allassane Ouattara, il prend aussitôt un hélicoptère pour se rendre dans son ancienne résidence, près de la Présidence, qui a été préparée pour lui.

On apprend assez vite que seuls, Jean Baptiste Ouedraogo, qui fut renversé par les révolutionnaires le 4 août 1983, et Blaise Compaoré ont assisté à la réunion convoquée par Paul Henri Damiba. Officiellement, Michel Kafando est absent pour raison de santé, Yacouba Isaac Zida, pour des raisons administratives et Roch Marc Christian Kaboré a été bloqué par la foule. Ces justifications n’arriveront pas à cacher le grave échec de cette initiative qui s’avère finalement une mascarade censé faire accepter la venue de Blaise Compaoré à Ouagadougou. « Le grand « djandjoba » de la réconciliation qu’a voulue Paul-Henri Sandaogo Damiba a ainsi viré au bal des « copains », puisque jusqu’à preuve du contraire, les trois participants ne nourrissent pas particulièrement de ressentis les uns envers les autres, au point de les réconcilier » peut-on lire sur Burkina24 (voir https://burkina24.com/2022/07/11/prison-ou-pitie-pour-blaise-compaore-la-complexite-du-moment/).

Paul Henri Damiba tente de se défendre d’avoir voulu évoquer la réconciliation évoquant que l’ordre du jour aurait plutôt été la recherche d’une paix durable. Mais en quoi Jean Baptiste Ouedraogo, médecin militaire, peut-il contribuer à la recherche d’une stratégie pour mettre fin à l’insécurité ? Il n’avait été choisi en 1982 chef d’État que pour retarder le conflit inévitable au sein de l’armée entre les révolutionnaires et les partisans d’un retour constitutionnel,

Quant à Blaise Compaoré, Burkina24 écrit : « A 71 ans, le « beau Blaise » a perdu de son charme et de son charisme. Il est apparu affaibli, le regard hagard, les gestes hésitants, surtout lors de la lecture de la déclaration qui a sanctionné la rencontre de haut niveau ». Les images parlent d’elle-même (voir la vidéo ci-dessous) à https://www.youtube.com/watch?v=IgWSYskel3c).  Benjamin Roger, au terme d’une enquête, avait déjà évoqué dans Jeune Afrique sa maladie ainsi : « sa tête a commencé à le lâcher. Ses propos manquent de cohérence, il a parfois des absences ». Ce que ces images viennent confirmer, même si d’autres photos bien choisies prises à la Présidence, le montrent un peu plus alerte.

Lire la suite ici: https://blogs.mediapart.fr/bruno-jaffre/blog/150722/blaise-compaore-ouagadougou-une-mascarade-qui-tourne-au-fiasco

 

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