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Bobo-Dioulasso: un festival pour conscientiser les jeunes

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L'artiste conteur François Moïse Bamba (Ph. DR)

La compagnie «Les Murmures de la Forge» organisera, du 23 février au 7 mars 2018 à Bobo-Dioulasso, un festival, pour valoriser les connaissances sur les savoirs et savoir-faire anciens, en vue de conscientiser les jeunes. Dénommé «Le festival des patrimoines immatériels, transmission des savoirs et savoir-faire anciens», cet événement qui se tiendra dans six villages de la capitale économique du Burkina Faso porte sur le thème de la «découverte des patrimoines immatériels des peuples bobo». La manifestation vise à mettre en relief l’importance de la culture qui est la base de tout développement, selon son initiateur et par ailleurs premier responsable de la Compagnie, l’artiste conteur, François Moïse Bamba.

Wakatsera.com: Du 23 février au 7 mars 2018, Bobo-Dioulasso accueillera «Le festival des patrimoines immatériels, transmission des savoirs et savoir-faire anciens»…

François Moïse Bamba: C’est un festival né en accompagnement à quelques-uns qui existaient déjà, notamment, le festival international de conte Yeleen, appelé en Afrique par les conteurs des autres pays, festival «La Mecque du conte». Ce festival a fêté sa 21è édition en décembre 2017, et moi je l’ai dirigé durant ces 15 dernières années. La structure qui organise cet événement, la Maison de la parole, est une association de notoriété dans le monde de l’oralité au Burkina Faso et dans le reste de l’Afrique. Mais travaillant là-bas depuis une vingtaine d’année, je me suis rendu compte qu’il y a une autre dimension plus profonde à toucher. Et c’est cette envie de créer, d’aller vers cette dimension profonde qui m’a amené à quitter la Maison de la parole et à créer la compagnie «Les murmures de la forge», ma propre structure qui essayera de porter ce travail profond par le biais du «Festival des patrimoines immatériels, transmission des savoirs et savoir-faire ancien».

Pourquoi ce festival vous tient-il tant à coeur?

Je me rends compte que la vie moderne avec ses facilités technologiques et autres, est aujourd’hui en train de faire que beaucoup de jeunes ne connaissent rien de leur culture. Et pourtant, ils s’imbibent et s’habillent de la culture venue de très loin qu’ils ne comprennent même pas. Les jeunes ne connaissent rien de leurs ethnies, villes, quartiers, et presque rien de leur pays. Pourtant ils peuvent citer de mémoire, toutes les villes des Etats-Unis d’Amérique (USA) et même tous les noms des gouverneurs de ce pays. Ils ne savent rien des artistes du Burkina mais parleront de la vie des grandes stars internationales. Donc c’est cette prise de conscience que je souhaite, ce qui m’a amené à créer ce festival pour aller dans la profondeur du monde rural et mettre un peu de lumière sur tous ces savoirs combien énormes et importants pour les jeunes et de façon générale les populations.

Le festival est prévu pour se tenir sur quelle période?

Le festival se tiendra sur deux semaines, du 23 février au 7 mars 2018, pour la première édition. La première semaine on se déplacera dans les villages concernés qui sont au total six. Il s’agit de Dioulassoba qui est devenu un village dans une ville (Bobo-Dioulasso), Kuinima qui est aussi un village dans une ville (de Bobo), Dagasso, Kôrô, Koumi et Sanmaga. Il y a certes d’autres villages bobo, mais nous allons commencer avec ceux que nous avons cités. De toute façon, le travail va se poursuivre sur toute l’année pour essayer de toucher les autres localités bobo. Dans chaque village, nous allons essayer de créer un répertoire de trésors humains vivants, c’est-à-dire que les personnes ressources, détentrices de savoir du patrimoine matériel et même immatériel de ces villages, seront invitées à venir confronter leur savoir-faire, anciens et traditionnels aux savoir-faire contemporains modernes. Ce sera toujours à Bobo-Dioulasso pour la deuxième semaine du Festival.

Au cours des deux semaines, quelles sont les activités qui seront menées?

D’une manière générale, nous toucherons au patrimoine immatériel, c’est-à-dire tout ce qui concerne la danse, la musique, les croyances,etc. Il y aura aussi les savoirs faire manuels des ethnies mais le gros lot sera réservé au patrimoine immatériel, puisque moi je suis conteur. Donc l’accent sera mis sur le patrimoine immatériel, oral. A côté de ça, il y a dans le monde moderne, des pratiques artistiques orales, les arts de la parole et à ce niveau il y aura du slam, de l’humour, un peu de cirque, de graffiti et de danse, disons un peu de tout.

Pourquoi l’ethnie Bobo pour la première édition? 

Au fait, la structure est installée à Bobo-Dioulasso. Et comme c’est la première édition, il m’a semblé juste et normal de faire l’ouverture avec l’ethnie Bobo. Souvent les gens n’ont pas confiance quand un événement est à sa première édition. Alors, il y a très peu de moyens. Nous avons choisi Bobo-Dioulasso, pour des raisons de reconnaissance vu que c’est dans cette localité qu’est implantée la structure, et pour des raisons financières.

Que mettez-vous concrètement dans patrimoine immatériel?

Dans patrimoine immatériel, je mets  tout ce qui nous construit en tant qu’humain, mais n’est pas physique. Ça peut partir des conseils que les anciens donnent, du moment de la parole fondée. Généralement ont met dans le patrimoine immatériel tout ce qui participe à notre construction d’humain, mais qui n’est pas physique. Ça part de croyances, de nos us et coutumes, de notre oralité, de nos expressions musicales, corporelles, c’est en somme ce qui fait l’identité de chaque ethnie ou groupe social donné. 

Le conte a-t-il toujours sa place dans le monde moderne?   

Le conte nous ramène à l’oralité qui est l’essence même de la vie. Je n’ai jamais vu une rencontre où les gens arrivent, se partagent les papiers, lisent, signent et s’en vont sans dire un mot. Ça n’existe pas. La parole vient toujours pour engager les rapports humains et y mettre fin. Donc la parole est partout. Mais force est de constater que de plus en plus, les gens ne donnent pas de la valeur à cette parole-là. Et la personne qui la dit, et la personne qui l’écoute. Ce qui fait que cet outil essentiel qui est le premier outil des relations humaines est en train de perdre sa valeur. Aujourd’hui rares de personnes font confiance, parce qu’elles n’ont pas d’engagement, de parole donnée. Tant que la personne n’appose pas sa signature au bas d’un papier, la parole seule n’a plus de valeur. Alors que dans le temps, quand quelqu’un disait je te donne ma parole, tu peux être sûr qu’il va la tenir. Et quand quelqu’un te disait je te donne ma parole d’honneur, ça veut dire que la personne peut mourir pour cette parole-là.

Comment comptez-vous réveiller ce goût de la parole et son importance, avec votre festival?

On essaiera par le conte de ramener le goût à cette valeur de la parole qui induit aussi l’écoute, parce que la parole ne va pas sans l’écoute. Donc nous allons travailler cette écoute, cette parole. Tous ces conflits qu’il y a aujourd’hui, c’est par manque de parole et de dialogue. Les contes et les festivals qui traitent des arts de la parole essaient de nous ramener à cet essentiel-là. Je suis convaincu que le conte jouera toujours son rôle prépondérant dans la société humaine parce que nous qui sommes détenteurs des moyens électroniques, sommes une minorité. Ceux qui n’ont pas ces technologies-là, qui sont les plus nombreux, justement sont confinés dans leurs localités et n’arrivent pas à se faire entendre. Je regardais une parution récemment sur les réseaux sociaux où le Burkina Faso n’est même pas classé parmi les dix premiers pays (africains) où il y a des instruits sur Facebook. Ça veut dire que sur les 18 millions de Burkinabè que nous sommes, il n’y a même pas cinq millions qui sont sur les réseaux sociaux. Or on pense que ceux qui sont sur les réseaux sociaux sont les plus nombreux parce que ce sont eux qu’on entend plus facilement.

Avez-vous espoir que les choses changeront?

Moi j’ai bon espoir que des personnes comme moi, et bien d’autres qui essayent d’amener un peu de lumière, faire connaître le savoir de cette majorité silencieuse, on contribuera à changer positivement les choses.  Et moi je sais qu’il y a des gens au Burkina, quand ils te donnent leur parole, tu peux être sûr qu’ils la tiendront. Qui plus est, la culture est à l’avant-garde de la cohésion sociale. Nous sommes un des rares peuples en Afrique où autant de diversités culturelles cohabitent sans heurt. Et tant qu’on sera ignorant de la culture, des us et coutumes de l’autre, on va vouloir leur imposer les nôtres. Or le premier pas, c’est que je sois imbibé d’abord de ma culture, là j’en vois la valeur, et donc j’y prends soin. Partant de là, en prenant soin de ma culture, cela induit de facto que celui que je rencontre soit aussi imbibé de sa culture et qu’il en prend soin. Si je veux qu’il respecte ma culture, je suis aussi obligé de respecter la sienne. Donc, rien qu’en partant de ça, on crée une cohésion sociale qui peut s’étendre sur les autres domaines de la vie. Donc dans un pays avec autant de diversités culturelles, c’est un devoir impérieux de regrouper ces diversités, de les réunir et de les faire se côtoyer, parce que la vie nous y contrainte. On se retrouve sur une terre où nous avons nos différences. Il y en a qui pensent que Dieu est dans les cieux, il y en a qui pensent qu’il est sous la terre, et d’autre estiment qu’il est au milieu? Donc si on ne trouve pas un moyen de pouvoir comprendre la valeur qui permet à l’autre d’installer Dieu où il veut, on va vouloir imposer le nôtre qui est sous le sol à celui qui pense qu’il est dans les cieux, et là on en arrive à la catastrophe.

François Moïse Bamba déterminé dans l’organisation de ce festival qui doit pouvoir être une fierté pour le Burkina (Ph. DR)

Avez-vous pu réunir la totalité du budget de votre festival?

A ce jour j’avoue que sur les 89 millions de francs CFA que je cherche, je n’ai pas cinq francs. Mais comme on le dit, quelques fois, il faut être fou pour s’engager sur des choses. Moi je n’ai pas voulu que les moyens financiers limitent la grandeur de la vision de mon projet. J’ai voulu que la grandeur du projet implique les moyens qu’il faut. Alors je ne me suis pas demandé si j’aurai tous ces moyens-là ou pas, non je n’ai pas du tout fait ce calcul. Je suis allé sur la pertinence des projets, sur les activités que je vais mener, les objectifs que je me suis fixés, et sur les impacts que je voudrais voir réaliser sur les populations. Donc je ne sais pas si j’aurai un accompagnement, si j’aurai la totalité ou un peu, mais dans tous les cas le festival va se faire avec ce qu’on pourra. S’il faudra que je m’endette ou que je fasse venir des artistes à crédit, je le ferai, mais il faut que cette première édition se tienne parce que généralement les premières éditions sont des éditions témoins.

Ne souffrez-vous pas de cette mauvaise vérité qui fait de la culture le parent pauvre des politiques?

La fois dernière, j’ai rencontré un diplomate étranger qui me disait en souriant que le problème de la culture, c’est que c’est le parent pauvre de tous les ministères ou presque. Au même moment où on demande la construction d’écoles, de dispensaires et bien d’autres réalisations, vous vous voulez mettre l’argent dans du divertissement, a-t-il ajouté. J’ai souri et j’ai dit au fond de moi que tant qu’on prendra la culture comme du divertissement, les projets relevant de ce secteur seront toujours des laisser pour compte. La première école de la vie, pour moi, c’est la culture. Voyez ce que je disais tantôt sur la valeur de la parole, à l’école on n’a pas le temps de t’enseigner ça. On estime que tu as acquis ça à la maison ou que la société t’a appris les valeurs sociales. Quand tu viens à l’école, c’est pour apprendre quelque chose. C’est comme un joueur qui arrive en équipe nationale de football, on ne t’apprend pas à jongler avec le ballon, on estime que tu sais le faire déjà. Donc c’est exactement pareil. La culture est à la base de tout.

Dans le budget du festival, quelle est la part réservée aux artistes?

Vous savez, les projets culturels impactent tous les autres secteurs de l’économie. Dans ces 89 millions de francs CFA dont nous avons besoin au titre du budget du festival qui était initialement à 92 millions de francs CFA, ce qui va aux artistes ne vaut même pas 15 millions FCFA. Tout le reste c’est le transport, le logement, la communication, entre autres. Donc on crée de l’emploi sur le transport aérien, sur la location des bus, on paie du carburant, on loge les festivaliers dans des hôtels, on prend une équipe de restauration, on fait des déplacements sur des sites touristiques. C’est toute cette chaîne autour qu’on fait vivre pendant cette manifestation de quatorze jours. Donc la culture est un des rares secteurs où tous les autres secteurs se retrouvent. Quand les gens disent que la culture c’est pour s’amuser, je dis non, c’est pour faire vivre les gens, faire marcher l’économie. Tant que nous-mêmes artistes, ne serons pas convaincus que notre secteur est pourvoyeur d’emplois, vecteur de développement économique, tant qu’on restera à tendre la main pour essayer de faire les choses sans ambition, les gens auront cette vision de la culture. Donc moi j’ai voulu vraiment aller au-delà pour montrer que la culture crée de l’emploi.

Pensez-vous à un appui du gouvernement pour l’organisation du festival?

L’Etat est comme un gros secrétariat d’organisation d’un pays. L’Etat a obligation de connaître déjà ces diversités culturelles que j’ai évoquées plus haut, et de les faire connaître. A partir de là, l’accompagnement ne devait pas souffrir de débat. Je pense qu’à partir du moment où on a bâti un dossier qui spécifie bien les grandes lignes du projet, c’est le gouvernement qui peut dire s’il peut l’accompagner. Il y a un des départements phares du ministère de la Culture qui est celui des patrimoines immatériels qui peut, avec un appui de l’Unesco nous venir en aide. Ce fonds a servi déjà à financer un premier projet pour essayer de repérer les trésors humains vivants dans les différentes localités du Burkina. Donc cela montre déjà que c’est un problème qui intéresse en haut lieu l’Etat burkinabè et ses partenaires.

Nous voulons, à travers ce projet, toucher des villages, et dans chaque villages pouvoir donner le nombre exact d’habitants, parler de leur vie, leurs âges, leurs fréquentations, et être en mesure de dire qui peut raconter toute l’histoire des Bobos jusqu’à leur croyance. Et on devrait pouvoir mettre ça dans un document. C’est-à-dire qu’à la fin de chaque festival, le travail continue sur l’année, et à l’édition suivante on devrait pouvoir produire un livre qui prend le travail qui a été réalisé sur l’ethnie de l’édition précédente. Par exemple il y aura quatre conférences dans l’année. ainsi, ce bouquin pourra servir aux étudiants, aux chercheurs et à monsieur tout le monde. Donc ce volet intéresse et le ministère de la Culture, et celui de l’Education, entre autres.

Avez-vous un appel à lancer?

Je lancerai d’abord un appel d’accompagnement moral. Déjà dans mon quartier à Sikasso Sira, à Bobo Dioulasso, c’est acquis. Dès que j’ai parlé de mon projet, il ne se passe pas un jour sans qu’on ne m’apprenne quelque chose sur mon quartier. On m’a raconté tellement de choses sur mon quartier qui me fascinent que je me rends compte que je ne connaissais même pas 10% des choses de ce quartier-là. On m’a même raconté l’histoire de ma mère et de mon père alors que dans ma propre famille, personne ne m’en avait parlée.

Par Mathias BAZIE

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