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Burkina: «Être assis dans un bureau(…)n’est pas le baromètre de la réussite matérielle»

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Photo d'illustration

Dans cette tribune, Dramane Touré, juriste, couturier, estime qu’ «Être assis dans un bureau est une garantie mais ce n’est pas le baromètre de la réussite matérielle».

Le constat général qu’on fait en écoutant les hommes de métier (mécaniciens, soudeurs, maçons…) est que pour eux, «les bureaucrates» sont des femmes et hommes riches. Ce sont eux les privilégiés a-t-on coutume d’entendre. Chacun d’entre nous en a fait l’expérience car nous avons, pour certains, eu des parents et des proches qui nous ont amenés à nous convaincre qu’être «fonctionnaire» est synonyme de réussite. Qui d’entre nous n’a jamais entendu des phrases du genre: «Si tu n’apprends pas tes leçons, tu reviendras trouver la daba ici»?

Pour nos parents, ces paroles étaient sensées nous intimider et nous amener à mieux étudier car pour eux, à la fin des études, il y avait un bureau pour chacun; le bureau étant synonyme d’accomplissement. Ces discours cachaient en réalité un certain amour pour la vie de «fonctionnaire» et pour beaucoup un dédain pour les métiers traditionnels tel que l’agriculture, la menuiserie… Aujourd’hui, nous mesurons tous les limites de cette façon de voir les choses. En effet, les femmes et hommes qui ont réussi surtout sur le plan matériel, on en compte aussi bien au niveau des employés du privé, du public que parmi les mécaniciens, soudeurs, maçons… De plus en plus, « les fonctionnaires » font leur retour en force au champ, dans l’élevage…preuve que les choses ont beaucoup changé. Cependant que faisons-nous pour ceux pour qui ces métiers sont le seul emploi?

Prenons un exemple concret sur un métier que nous connaissons bien afin de mesurer le potentiel de ces métiers. Considérons un couturier qui ne confectionne que les vestes. A Ouaga, le prix moyen pour la conception d’une bonne veste est de 30 000f CFA. Si son atelier marche bien et qu’il n’y a aucune rupture de clientèle, voici ce que notre chef d’atelier qui fait les vestes lui-même gagne en un mois. S’il fait 10 vestes par semaine (Seul les meilleurs couturiers en terme de rapidité atteignent cette performance), le mois, il en a 40 donc en gros 1 200 000 F CFA. Si on suppose que sur une veste il a 15 000F F CFA de charge, il a donc un bénéfice de 600 000 F CFA par mois. S’il est un contractuel, c’est à dire qu’il travaille pour un atelier donné, il a au minimum 10 000f par veste les charges étant à la charge du patron, il a donc un salaire mensuel de 400 000 F CFA. Pour le chef d’atelier qui n’est pas aussi rapide pour faire 10 vestes par semaine la moyenne est de 6 ou 7 vestes. Avec ça, il a 420 000 F CFA ou 280 000 F CFA s’il est contractuel.

Pour avoir été contractuel dans nos temps libres en tant qu’étudiant, nous savons donc qu’ils sont nombreux les chefs d’atelier et les contractuels qui gagnent mieux que ces indications de chiffre que nous venons d’exposer. La clé de leur succès se trouvant dans le courage dont ils font montre et le sérieux par lequel ils prennent leur métier. Cela leur permet de maintenir la cadence et surtout la clientèle. Le constat est que la situation précédemment exposée est transposable dans presque tous les corps de métier surtout ceux qu’on classe arbitrairement dans l’informel parce que les pouvoirs publics ne se sont pas donné les moyens de mieux appréhender ce milieu. Un réparateur de téléphone nous confiait qu’il gagne en moyenne 25 000f par jour. Il gagne donc au minimum 600 000F CFA le mois. Vous comprenez donc que ce monsieur ainsi que le tailleur peuvent s’asseoir à la même table qu’un fonctionnaire de catégorie A s’ils font montre d’une bonne maîtrise en matière de gestion financière.

Être assis dans un bureau est une garantie mais ce n’est pas le baromètre de la réussite matériel. Il nous faut donc changer notre façon de regarder ces métiers surtout dans ce contexte de chômage pandémique où nous avons formé de milliers de jeunes qui ne savent faire autre chose avec leurs dix doigts. Ce message s’adresse donc en priorité au pouvoir public et aux parents. On pourra par exemple commencer à disposer des chiffres exacts (statistiques) sur ces métiers.

Parlant des problèmes qui font que nombre de ces femmes et hommes n’atteignent pas ce potentiel, il faut d’abord reconnaître qu’il s’agit rarement d’un problème de marché même si le contexte économique de façon générale est morose. Les Burkinabè s’habillent bien et adorent les coupes sur mesure. Les Burkinabè adorent meubler leur maison avec les meubles fait au pays mais il faut les rassurer quant au respect de la qualité et des engagements (respect des rendez-vous). Malgré la crise sécuritaire, le pays est en chantier et les étages poussent partout du moins à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso. D’où vient donc toute cette main d’œuvre ? Tout cela pour dire que l’offre est là, maintenant reste à savoir s’il y a des femmes et des hommes de qualité pour la satisfaire ?

Concrètement, notons qu’il y a beaucoup d’efforts physiques dans le travail manuel (menuiserie, soudure, peinture, maisonnerie…). Il existe donc un temps pour le pratiquant de donner son plein potentiel. Pour un couturier par exemple, il ne peut coudre 10 vestes par semaine sur plus de 10, 15 ans sans discontinuer. Au-delà donc d’un certain temps, le monsieur n’est plus habité par la même performance sans oublier que certains n’atteindront jamais ce potentiel. A un moment donné, il devient donc paresseux d’où certains faux rendez-vous. En rappel, dans son plein potentiel, il peut se faire 600 000 F CFA par mois. A partir d’un certain temps même s’il a toujours de bons clients lui-même sa performance baissant, il lui faut de l’intelligence pour garder le même revenu et pourquoi pas avoir plus. S’il a déjà épuisé tout son potentiel chez son patron ou en tant que contractuel avant de s’installer à son propre compte, il lui faut avoir de la stratégie pour continuer à exister et performer autrement. Tout cela ajouté au fait que la gestion financière est de plus chaotique, notons que la tâche pour ces braves gens n’est pas aussi aisée. D’où la nécessité de les accompagner en matière de gestion financière et en matière d’organisation.

Au Burkina Faso, le problème majeur dans ces milieux reste la main d’œuvre aussi bien en quantité qu’en qualité. Tous les couturiers, menuisiers, soudeurs… s’en plaignent. Par exemple la majorité des meilleurs brodeurs à Ouaga et Bobo sont des Sénégalais, Maliens… L’essentiel de la main d’œuvre de qualité dans le bâtiment surtout des grands immeubles vient du Ghana, du Togo et même de l’Europe. Les gens dans leur grande majorité ne se lancent dans l’apprentissage d’un métier que lorsqu’ils ont échoué à l’école. Ce qui est grave, dès qu’ils commencent l’apprentissage, ils veulent déjà de gros salaires. Comprenez donc que tout cela a un impact très négatif sur la qualité et la quantité de notre main d’œuvre et en conséquence sur la contribution de ces métiers à la résorption du chômage et la constitution d’une classe moyenne structurée. Les écoles techniques sont peu développées et disposent de peu de moyens et de matériels de travail. Le suivi des apprenants après leur formation reste à désirer. Il est donc impératif de revoir de fond en comble notre politique éducatif et notre politique d’emploi afin que chacun puisse jouer sa contribution au développement du pays.