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Faux médecins, lait contaminé, réparation de clitoris: les vérités du Pr Charlemagne Ouédraogo

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Pr Charlemagne Ouédraogo

Le professeur titulaire des universités, Charlemagne Marie Ouédraogo est gynécologue obstétricien et le président du conseil régional de l’Ordre des médecins de Ouagadougou. Consultant international en santé de la reproduction, il est l’un des médecins engagés dans la reconstitution du clitoris des femmes excisées, au Burkina depuis 2006. Son dévouement au travail lui a valu des décorations telles que, Chevalier de l’Ordre de la Légion d’Honneur Française, Commandeur de l’Ordre Œcuménique de Malte (OSJ) et Croix d’Or du mérite de l’Ordre Œcuménique de Malte (OSJ). Le professeur Ouédraogo qui n’est plus à présenter a bien voulu accorder une interview à votre site Wakat Séra, dans laquelle, il dit ses vérités sur des questions comme la problématique des faux médecins, des médecins absentéistes dans les centres de santé public au profit des cliniques, le lait infantile contaminé et la réparation de clitoris des femmes mutilées. Mais avant il évoque avec nous les conditions d’adhésion à l’Ordre des médecins.

Wakatsera.com: Comment se porte l’Ordre des médecins?

Pr Charlemagne Ouédraogo: L’Ordre se porte bien. Il se porte bien parce que  nous avons les quatre régions ordinales qui existent et qui sont au soir de leur mandat. Chaque Ordre, selon l’importance de ses membres, mène des activités et rend compte au Conseil national. La plus grosse région ordinale est celle de Ouagadougou qui compte environ 1 700 médecins, ce qui fait qu’on a l’impression que c’est le Conseil régional qui est le Conseil national parce qu’il compte plus de médecins et ses activités connaissent une bonne mobilisation.

Quelles sont les conditions d’adhésion à cette organisation de médecin burkinabè?

Il faut dire d’abord que le Conseil national de l’ordre des médecins existe selon la loi 028 de l’année 2012. Cette loi a été promulguée dans la même année. La loi 028 en son article 37 stipule que nul ne peut exercer la médecine s’il n’est inscrit au tableau de l’Ordre. Une fois que vous êtes autorisé à vous inscrire au tableau de l’Ordre des médecins, vous devez remplir un certain nombre de conditions. Il faut avoir un diplôme de doctorat en médecine ou tout autre diplôme équivalent, être de nationalité burkinabè ou ressortissant d’un des pays membres de l’Union monétaire ouest africaine (UEMOA) ou de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), ou avoir le statut de réfugié ou de coopérant. En dehors de ces conditions-là, nul ne doit pouvoir exercer la médecine au Burkina. Et il faut aussi fournir un certain nombre de pièces relatives à votre état civil, un casier judiciaire et un certificat médical attestant de vos aptitudes à pouvoir exercer ce métier. 

Ces conditions sont-elles toujours respectées?

Non! Les conditions ne sont pas toujours respectées. Nous avons eu à interpeller plusieurs médecins qui n’étaient pas inscrits au tableau de l’Ordre des médecins. Ce n’est pas que ce sont des faux médecins. Mais aujourd’hui, je ne crois pas qu’il existe des médecins véritables qui exercent le métier sans être inscrits au tableau de l’Ordre, parce que toutes les structures d’accueil exigent l’inscription au tableau de l’Ordre. De même, le ministère de la Santé ne recrute pas de médecin qui n’a pas l’attestation d’inscription au tableau de l’Ordre dans son dossier.

En dehors de ça, nous avons des usurpateurs qui se prennent pour des médecins alors qu’ils ne le sont pas et nous nous sommes souvent trimbalés en justice au cours donc des quatre années écoulées.

Combien de faux médecins avez-vous «trimbalé» en justice durant ces quatre dernières années?

Il y en a beaucoup. Nous avons amené dix faux médecins en justice, parmi lesquels un  faux gynécologue. Il a été jugé et condamné à 3 mois ferme. Il y a un faux rhumatologue qui a été jugé et condamné, mais qui n’a pas purgé sa peine car il a été libéré par des magistrats de la cour d’appel sur présentation d’un faux certificat médical signé par un autre faux médecin. Il est actuellement en fuite.

Début janvier un médecin a été condamné à 24 mois de prison avec sursis. Il affirme avoir exercé ce métier pendant des années et se réclame membre de l’Ordre des médecins car étant inscrit à cette organisation. Comment expliquez-vous cela?

Il faut dire que ce dossier c’est le dossier dit Pascal Kiénou. C’est depuis le 9 octobre 2017 que nous sommes sur ce dossier. Nous avons eu vent d’une prescription faite par un supposé médecin. Une prescription inadéquate. Donc nous avons vérifié à partir de son cachet où il est écrit Dr Kiénou Pascal, médecin généraliste. Nous avons vu qu’il n’était pas sur notre tableau de l’Ordre des médecins et qu’il n’avait pas un fond de dossier, ni physique ni électronique, au niveau de l’Ordre des médecins. Nous avons, à partir de là, écrit au procureur pour porter plainte pour usurpation de titre de médecin et pratique illégale de la médecine.

Quelle a été la suite?

Le parquet a réquisitionné les officiers de police judiciaire qui ont mené l’enquête et qui ont fourni leur rapport. C’est à partir de ce rapport et des différentes confrontations au niveau du parquet que l’individu a été inculpé et écroué à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou. Le jour du procès, la juridiction est arrivée à prouver que le monsieur était effectivement un faux médecin. Il a usurpé le titre de médecin, pratiqué illégalement la médecine et pire, il était auteur de faux en écriture publique, c’est-à-dire que la carte d’inscription à l’Ordre des médecins qu’il détenait était une fausse carte, tout comme l’attestation d’inscription à l’Ordre des médecins qu’il avait également par devers lui était une fausse attestation.

Il a été condamné au terme des débats contradictoires. Nous avons salué son inculpation. Mais ce qui était important pour nous, c’est qu’il arrête définitivement la pratique illégale de la médecine pour ne pas continuer à mettre en péril la vie des citoyens.

Ce qui fait l’actualité ces derniers temps, c’est le lait infantile contaminé. Dites-nous si les médecins, au Burkina, ont déjà noté des cas liés à ce lait?

C’est une question qui concerne le ministère de la Santé. Et le ministère a déjà pris ses responsabilités en interdisant la vente des produits contaminés.

Comment est-ce possible qu’un produit dit contaminé puisse entrer sur le territoire et être vendu dans des pharmacies?

Vous savez que le faux existe partout. Le vrai faux ressemble même à du vrai. C’est ce qui fait que c’est difficile de traquer certains produits illicites. Du reste, je crois bien que nos officines pharmaceutiques ne s’approvisionnent qu’avec des firmes fiables. Ils ont des centrales qui sont contrôlées. Même l’importation individuelle par un pharmacien est réglementée. Sinon, ce sont des grossistes, la CAMEG (centrale d’achat des médicaments essentiels génériques, NDLR) et d’autres sociétés privées qui approvisionnent les différentes pharmacies. Les pharmaciens ne font pas de commande directe ou ne traitent pas avec des individus qui viennent avec des produits.

Etes-vous certain que la procédure en la matière est bien respectée?

C’est vrai que je ne suis pas un pharmacien mais nous travaillons ensemble. Et je sais que les pharmaciens se ravitaillent dans des centrales homologuées, bien connues, qui sont donc soumises à des règles scientifiques bien précises. Maintenant, si avant d’arriver au Burkina, il y a un certain nombre de trafics qui amène ces produits dans le circuit de la légalité, là je ne peux pas savoir. Mais ce qui est sûr, nos pharmaciens travaillent ici avec des centrales homologuées recommandées par les autorités nationales.

Extrait, en vidéo, sur les faux médicaments

Les normes sont respectées, mais il y a tout de même du faux sur le marché…

C’est comme le faux carburant. Comment se fait-il qu’il y a du faux carburant alors qu’il y a la Société nationale burkinabè d’Hydrocarbures (SONABHY)? Comment se fait-il qu’il y a de faux pneus alors qu’il y a la douane qui est là pour contrôler? Vous voyez ? Le faux, il y en a partout. Le pire au Burkina, et sans doute ailleurs, c’est le faux en écriture. Nous dans notre regroupement de l’Ordre des médecins, je peux vous dire que les faux diplômes, nous en avons vus! Il a fallu, pour certains, aller jusqu’à la source pour pouvoir nous rendre compte que le diplôme n’est pas authentique.  Avec l’ordinateur et l’internet on peut vous fabriquer tout aujourd’hui.

Les patients se plaignent régulièrement des conditions au niveau des hôpitaux. L’Ordre se sent-il interpellé?

Oui, l’Ordre des médecins se sent interpellé parce qu’au niveau de l’offre de soins, l’Ordre s’intéresse également à l’environnement de travail des médecins. Vous savez très bien que le médecin doit avoir un environnement de travail adéquat qui ne met pas à rude épreuve son éthique et sa déontologie. Nous avons un rôle public. Lorsque les populations ne sont pas satisfaites de l’exercice de la médecine par un professionnel de la santé qui est supposé être médecin, elles peuvent s’adresser à l’Ordre des médecins pour porter plainte afin que nous puissions nous saisir de ce dossier et voir quels sont les griefs et qu’est-ce qui peut être corrigé. C’est toujours dans le souci d’améliorer l’interaction médecin et utilisateur de service de santé. Donc à quelque niveau que ce soit, ce qui se passe dans les hôpitaux intéresse et interpelle l’Ordre des médecins. C’est vrai que nous n’avons pas tous les moyens pour agir, mais en tout cas nous pouvons être interpellés.

Il y a souvent des plaintes contre des médecins qui passent plus de temps dans des structures privées au détriment du public. Quelles sont les actions que mène l’Ordre pour y remédier?

L’Ordre n’est pas impliqué à ce sujet. Seulement, à chaque fois que l’Ordre rencontre ses médecins en assemblée générale ou en congrès, nous leur rappelons l’importance et la nécessité de respecter le code de déontologie, le règlement intérieur et la règlementation des hôpitaux qui les emploient. Dans chaque hôpital, il y a un règlement intérieur.

Que stipule ce règlement intérieur?

Ce règlement intérieur stipule que le médecin a des horaires de travail et un temps de présence dans les hôpitaux. En dehors de son temps de présence à l’hôpital, il peut utiliser ses heures libres pour faire ce qu’il veut. Mais il n’a pas le droit d’abandonner ce pour quoi on le paie pour aller travailler ailleurs, ce qui fait un double gain. Mais à chaque fois que c’est en dehors de ses obligations à l’hôpital qui l’emploie, il fait de son temps ce qu’il veut.

A qui incombe la responsabilité quand il arrive qu’un médecin ne remplit pas sa part de contrat dans un hôpital qui l’emploie?

S’il y a des médecins qui abandonnent les hôpitaux pour aller en clinique, c’est d’abord de la responsabilité des directeurs d’hôpitaux, parce que ce sont eux eux qui les emploient et qui doivent faire appliquer les textes et saisir, au besoin, l’Ordre des médecins par rapport à un comportement inadéquat d’un médecin dans un hôpital. Et ensemble nous pouvons faire changer de comportement à ce médecin en l’interpellant.

Il faut toujours dénoncer les médecins qui ne remplissent pas leur contrat

Dans votre métier il arrive que vous rencontriez des malades dont les  cas nécessitent une évacuation sanitaire à l’extérieur du Burkina. Quelles sont les conditions d’évacuation et sont-elles toujours bien suivies au Burkina?

Il faut dire qu’il y a une commission nationale qui s’occupe de ce volet. Nous ne sommes pas membres de cette commission nationale d’évacuation pour statuer sur l’intérêt et l’utilité d’un malade à être évacué. En dehors de cette commission, tout malade peut être évacué à partir d’une décision de son médecin qui le juge utile, mais sans utiliser les ressources de l’Etat. Si vous voulez utiliser les ressources de l’Etat pour être évacué, il faut que le dossier passe par cette commission que je viens d’évoquer. C’est elle qui établit qu’effectivement au regard du problème du malade, les soins ne peuvent pas être délivrés au Burkina. Maintenant si en dehors de ça le malade a ses moyens personnels ou une autre assurance, il peut aller se faire soigner. Sinon tout citoyen burkinabè a le droit d’être évacué par les deniers publics, encore faut-il qu’il y ait un budget prévu pour cela et que ce soit suffisant.

Tous les jours vous entendez les différents ministres, qui se sont succédé, dire que les évacuations sanitaires sont très coûteuses, particulièrement en ce qui concerne le traitement du cancer.

La construction d’infrastructures par le gouvernement constitue-t-elle une solution à ce problème d’évacuation?

Oui. C’est ce qui a amené le gouvernement à prendre des mesures idoines pour que dans les mois et années à venir, on n’ait plus besoin d’évacuer un patient en Europe pour des soins de cancer. En témoignent les projets de constructions en cours de centre de radiothérapie à Tengandogo et aussi bientôt à l’hôpital de Bogodogo. D’autres mesures d’accompagnement devraient également intervenir pour permettre que dans les deux ans à venir tout malade atteint du cancer puisse être traité sur place au Burkina. Ce sont des efforts que nous saluons beaucoup et nous souhaitons que dans d’autres domaines importants de santé, on puisse également prendre des mesures afin que les choses se passent sur place ici au Burkina.

En Afrique, vous êtes l’un des médecins engagés dans la réparation du clitoris des femmes excisées. A ce jour quel bilan pouvez-vous faire de cette action au Burkina?

Nous avons commencé en 2006 à l’hôpital de Bogodogo (Ouagadougou, NDLR). Nous y avons introduit la reconstitution du clitoris des femmes mutilées, en 2006 et depuis lors chaque année nous faisons une campagne au mois de mars qui est le mois dédié à la femme, avec le point focal le 8-Mars. Nous faisons deux semaines de campagnes de chirurgie intime. Nous l’avons fait déjà à la clinique Souka au départ, puis à l’hôpital de Bogodogo. Nous l’avons fait au CHU Yalgado Ouédraogo pendant des années et cette année, nous allons le faire à l’hôpital de Bogodogo toujours au mois de mars. Pendant deux semaines, nous allons nous occuper de tout ce qui est chirurgie intime prenant en compte, essentiellement, la réparation et la reconstitution du clitoris des femmes victimes des mutilations génitales.

De quels chiffres dispose-t-on concrètement?

A ce jour nous avons environ 600 femmes qui ont été opérées, venant du Burkina et d’ailleurs. Nous avons également formé environ 60 médecins qui savent pratiquer cette chirurgie intime y compris la reconstitution du clitoris des femmes mutilées et qui travaillent un peu partout au Burkina, dans les hôpitaux de régions et des centres médicaux avec antenne chirurgicale. Donc c’est un bilan qui est très satisfaisant parce que des médecins ont été formés, des patientes opérées et l’activité se poursuit.

Quelles catégories de femmes recevez-vous pour cette chirurgie intime?

Toutes sortes de catégories de femmes. Quand nous lançons notre campagne, nous recevons des femmes lettrées,  illettrées, citadines, venant du milieu rural, etc. Il y a même des étrangères qui, ayant entendu parler de cette chirurgie, prennent l’avion ou le car et viennent au Burkina pour se faire opérer.

Y a-t-il des hommes qui amènent leurs femmes pour subir cette chirurgie intime?

Mais oui! Beaucoup même! Souvent d’ailleurs, c’est à la demande de l’homme qui ça se passe. Mais, bien entendu, nous prenons le désir de la femme comme condition essentielle.  Même si l’homme veut et que la femme dit qu’elle ne veut pas, nous n’accédons pas à la demande parce que c’est d’abord le corps de la femme. Ce n’est pas obligatoire. Chaque femme se connait et chaque femme mutilée sait si elle ressent le besoin de se faire reconstruire le clitoris ou pas. C’est ce qui est important. Et si la femme a des attentes en ce qui concerne cette reconstruction, nous lui fournissons toutes les informations. C’est important qu’elle sache ce qu’elle peut attendre et ce qu’elle ne peut pas attendre de cette chirurgie, pour qu’à la fin elle ne soit pas déçue de l’intervention.

Y a-t-il un coût pour cette reconstruction du clitoris?

Il y a un coût, parce qu’il y a des dépenses ? Mais chaque année nous travaillons en partenariat avec le Centre hospitalier universitaire d’Angers, en France, avec lequel nous avons une convention de partenariat entre hôpitaux. Et chaque année quand nos confrères arrivent, ils viennent avec un certain nombre de consommables, ce qui permet de réduire la contribution des femmes. Tout ce qui est gants, compresses, les antiseptique, les fils, tous ces produits-là, les femmes ne les achètent pas. Ce qu’elles paient, c’est le tarif de l’acte à la caisse de l’hôpital. Et nous pensons qu’au CHU Yalgado Ouédraogo, ça doit faire quelque chose de 8 500 FCFA. Il faut préciser qu’on délivre également aux femmes, une ordonnance post-opératoire pour les différents  soins qu’elles doivent poursuivre à la maison.

Un mot à l’endroit de toutes celles qui souffrent dans leur peau et n’ont pas encore fait le pas pour faire reconstruire leur clitoris?

A toutes ces femmes,  je leur dis tout d’abord que nous avons des solutions pour leur problème. Nous avons des solutions qui vont, depuis les conseils jusqu’à l’acte chirurgical pour réparer un organe qui a été endommagé. L’intégrité physique de la femme doit être respectée. C’est pour cela que nous condamnons, et condamnerons toujours, la pratique de la mutilation génitale féminine. Une fois que la femme a été mutilée Certes, nous avons encore des solutions pour permettre à la femme mutilée de retrouver son intégrité anatomique et psychologique à travers tout l’accompagnement que nous allons lui donner. Nous disons à ces femmes-là qu’elles peuvent s’adresser à nous. Quel que soit l’hôpital, elle aura une solution, par la réparation anatomique et physique.

Réparation du clitoris des femmes mutilées (extrait en vidéo)

Par Daouda ZONGO

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