Accueil Opinion La réparation des crimes du passé : un pari pour l’avenir

La réparation des crimes du passé : un pari pour l’avenir

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Emmanuel Argo, Membre du réseau Africa Mundus tire la conclusion, dans cet écrit, que la question de la réparation doit être vue sous l’angle d’une dignité retrouvée par une sortie définitive de l’assistanat, de l’isolement et de la main mise exclusive de quelques familles de colons.

Pendant près de 3 siècles, dans des conditions inhumaines, plusieurs pays européens ont pratiqué la déportation de millions d’africains à des fins économiques et commerciales.                                                                                                                     En France, l’Assemblée nationale vote l’abolition de l’esclavage en 1848.  Le 30 avril 1849, une loi qui détermine en onze articles les modalités d’indemnisation des colons est votée : ‘par esclave libéré, le colon reçoit une somme qui varie selon les colonies : plus de 700 francs à La Réunion, 469 francs en Guadeloupe, pas plus de 69 francs à Sainte-Marie plantation de Martinique …‘’        C’est quelques ‘’12 millions de francs d’indemnités qui sont allouées aux colons, dont la moitié est immédiatement versée et l’autre, sous forme d’une rente annuelle sur 20 ans’’. Voilà donc les réparations financières attribuées aux pauvres victimes de l’abolition de l’esclavage, c’est-à-dire aux anciens colons-békés-esclavagistes, qui depuis ont vu leur domination financière, raciale et négrophobiste non pas remise en cause, mais bien davantage reconnue et renforcée.                                              En mai 2001 la loi dite ‘‘Taubira’’, du nom de la députée de Guyane Christiane Taubira, fille de descendants d’esclaves en colonie Française devenue ministre de la justice en 2012, a reconnu la traite négrière et l’esclavage comme un crime contre l’humanité.                                                                                Alors que la France a été condamnée en 2014 à verser des millions d’euros à une centaine d’Américains descendants de victimes ou survivants de la Shoa déportés par la SNCF, la loi Taubira ne prévoit pas de réparation pour les victimes de la traite négrière. Et c’est pour faire valoir cette absence que le Mouvement International pour les Réparations (MIR), et le Collectif des filles et fils d’Africains déportés (COFFAD) soutenu par d’autres associations, ont, dès 2005, a assigné l’État français en portant une demande de réparation et d’indemnisation financière devant plusieurs juridictions de tribunaux. Le 7 novembre 2018 la demande a été rejetée par la Cour de cassation de Paris dans l’indifférence générale. Dont acte !                           Mais faut-il pour autant renoncer ? Les associations qui ont pris l’initiative d’ester en justice doivent être encouragées à poursuivre leur démarche.

Une démocratie à l’épreuve dans un contexte de guerre économique.

En ces temps de mutation économique et d’incertitudes politiques, dans un contexte de mondialisation et de flux migratoires, la xénophobie, le racisme et le négrophobisme, l’antisémitisme et l’islamophobie s’affichent en Europe comme aux U.S.A. malgré les lois. En métropole, par leur couleur de peau, des citoyens français d’Outre-mer deviennent des nationaux non à part entière mais entièrement à part : inégalité du droit au travail et au logement, mépris, humiliations diverses, agressions verbales et physiques …                                                 

On célébrait dernièrement le centenaire d’une guerre, mondialisée, elle aussi, où blancs, jaunes et noirs combattaient ensemble. L’impôt du sang a été versé par les africains et afro descendants en 14/18 en 39/45 mais aussi au Mexique en 1892, quand des Martiniquais ont rejoint les troupes de Napoléon III. Ainsi peut-on dire que la minorité des ‘‘non blancs’’, les ‘‘autres’’ par rapport aux autochtones blancs, reste une variable d’ajustement, une population utile ou inopportune, selon les aléas politiques et économiques européens.                       

Les inégalités qui se creusent entre les pays, mais aussi entre les différentes couches sociales déstabilisent les populations en Europe et également dans les régions et territoires ultramarins Français. Sur ces petits territoires se concentrent le vieillissement démographique, l’arrivée régulière de populations immigrées venus de pays voisins pauvres, la délinquance, l’insécurité et un chômage endémique qui favorise l’exil des jeunes ultra marins vers l’Europe. En découle une situation d’attentisme qui entraîne repli sur soi et amertume.

Sans renier le passé, il est donc nécessaire d’appréhender l’avenir dans un esprit non plus de sujétion mais de partenariat.                      

La marchandisation de millions d’africains à des fins d’esclavage les a dispersés dans tous les océans. Ces afro descendants font partie de la 6ème région que l’Union africaine a reconnue. Les 5 régions du continent africain et cette 6ème région constituent ensemble ce que je nomme l’Africa Mundus qui, d’ici 2030, comptera près de 2 milliards d’individus. Si l’on ajoute à cette force démographique et ce levier économique celles des gisements de matières premières et autres ressources naturelles, les africains et les afro descendants ne seront plus un potentiel inépuisable pour le seul développement des économies développées ou émergentes, mais une entité économique à part entière avec laquelle il s’agira désormais de compter, et non plus dans laquelle on pourra impunément puiser.                                                                                       Territoires constitutifs de l’Africa Mundus, ‘‘nos’’ outremers, c’est-à-dire ces îles dispersées dans tous les océans, confèrent à la France le privilège d’être la première nation de la zone Economique Exclusive.  Le Président de la République Française s’est rendu dernièrement aux Antilles. La pollution de terres agricoles par le chlore d’Ecône, la prolifération des algues sargasses, le chômage et l’insécurité sont les problèmes majeurs du moment.  Face à ces difficultés, le Président de la République a renvoyé les responsables politiques locaux à leur marge de manœuvre ! Soit, et allons plus avant !

Appelons à une réforme constitutionnelle permettant un toilettage des statuts pour la création d’une grande région autonome Antilles et Guyane. Á l’heure où les énergies nouvelles et durables doivent se substituer aux énergies fossiles, cette grande région qui bénéficie d’atouts climatiques, maritimes et autres gisements de matières premières serait, pour l’Union Européenne, la plus grande collectivité géostratégique parmi les plus riches en ressources disponibles.

Le temps est donc venu de créer des conditions favorables au développement économique de nos régions très éloignées qui doivent plus que jamais parier sur une agrégation de leurs forces et sur la mise en place de synergies avec leurs voisins. Pour passer d’une organisation sociale, économique et politique particulièrement influencée par l’Histoire, à la mise en route d’un développement autonome qui s’inscrit dans le XXIème siècle du numérique et des énergies durables, cette nouvelle grande région nécessite des moyens, à fortiori quand on sait que la Chine, avec son projet intitulé : Initiative route et ceinture,  plus connue sous le nom de ‘‘ nouvelle route de la soie’’ a déjà établi des partenariats économiques publics et privés avec les voisins Caraïbéens et d’Amérique latine.

Quant aux moyens, donc ? Nous suggérons, par exemple, qu’au titre d’une légitime réparation, les taxes et autres impôts prélevés localement abondent un fonds d’investissement réservé exclusivement aux initiatives locales de développement économique, social et culturel. Demandons, au titre d’une légitime réparation, la création de structures de formations à des d’emplois innovants dans la recherche scientifique pour l’exploitation des ressources sous-marine, solaire et géothermale. Demandons, au titre des réparations, la création d’infrastructures comme la création d’une plateforme internationale multimodale de transport desservant l’ensemble de l’arc Caraïbe et l’Amérique du Sud. Demandons, au titre de la réparation, un tantième sur l’or extrait et sur d’autres ressources exploitées comme le bois, en Guyane etc. etc… Il va sans dire que ce qui vaut pour la Région Antilles et Guyane pourrait valoir pour la Réunion, Mayotte et leur environnement. Ce sens, que nous voulons donner à la réparation, fait suite à l’invitation du Président de la République Française à développer notre autonomie.

En conclusion, la question de la réparation doit être vue sous l’angle d’une dignité retrouvée par une sortie définitive de l’assistanat, de l’isolement et de la main mise exclusive de quelques familles de colons. Enfin, cette réparation doit également passer par une redistribution des terres et le versement de dotations au titre de la responsabilité sociétale par ces familles de colons. Limiter l’exil et encourager le retour en terre natale des ressortissants ultra marins, c’est le résultat que l’on attend d’un changement des paradigmes.

*Emmanuel Argo, auteur de la préface du livre : Qui menace la paix et déstabilise l’Afrique et du concept NégroÉvolution. Membre de Chatham House et de la Société d’Histoire de l’Université d’Oxford au Royaume Uni.

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