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Lutte antiterroriste: «Au moins, le MPSR a une stratégie à la fois cohérente et globale» (Léonce Koné) 

L'ex-ministre burkinabè en charge du Commerce, Léonce Koné

Le banquier de profession à la retraite ayant évolué à la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) au siège à Dakar, avant de diriger par la suite une banque commerciale au Burkina, Léonce Koné, a affirmé que le Mouvement patriotique pour la Sauvegarde et la Restauration (MPSR), la junte au pouvoir, « a, au moins une stratégie à la fois cohérente et globale» contrairement au régime civil déchu le 24 janvier 2022. Dans cette interview accordée à Wakat Séra, l’ex-député burkinabè et ancien ministre du Commerce, est revenu sur des questions touchant à la vie de la Nation dont la réconciliation, la rencontre du président Paul-Henri Sandaogo Damiba et ses prédécesseurs et les mesures militaires prises pour lutter contre les attaques, surtout terroristes.

Dans le cadre de la réconciliation nationale et de la cohésion sociale, le président Paul-Henri Sandaogo Damiba a initié une rencontre avec ses prédécesseurs sur les problèmes que vit le pays. Comment avez-vous perçu cette initiative ?

J’ai perçu cette initiative comme une initiative courageuse et intelligente, car cette rencontre visait à donner le signal, à créer l’amorce d’un dialogue entre les anciens dirigeants du Burkina Faso. Ce qui permettrait de décrisper le climat politique dans le pays. Toute chose aussi qui favoriserait par la suite le processus de réconciliation dans d’autres domaines sur d’autres plans. Donc, j’ai pensé que c’est une bonne chose à faire. La réunion était prévue pour regrouper autour du président Damiba, les anciens chefs d’Etat du Burkina mais je me rends compte qu’il y en a cinq, ce qui fait que le Burkina doit-être peut-être le seul pays d’Afrique ou du monde à compter autant d’anciens présidents vivants. Je ne sais pas s’il faut se féliciter de ce record, mais, c’est déjà bien assurément que les cinq anciens présidents du Burkina, soient vivants. Mais, c’est aussi peut-être le signe de l’instabilité de notre pays. Cela montre qu’en peu de temps, dans des conditions qui n’ont pas toujours été conformes à la Constitution, nous avons changé de chefs d’Etat.

Comprenez-vous l’absence des trois ex-présidents (Yacouba Isaac Zida, Michel Kafando et Roch Kaboré) à ce rendez-vous ?

Je peux comprendre pour le président Michel Kafando dont on a dit qu’il était souffrant, je peux comprendre également pour monsieur Isaac Zida qui réside actuellement au Canada à la recherche ou bénéficiant déjà, du statut de l’asile politique. Il est évident que ça fait un peu désordre quand vous recherchez l’asile politique quelque part, et qu’on vous voit ensuite aller dans le pays dont vous pensez que justement les conditions ne vous sont pas favorables, pour aller en visite officielle à la demande des autorités. On pourrait être fondé à se demander quel genre d’asile vous recherchez puisque que tout va bien et que vous pouvez vous rendre sans problème dans votre pays. Ca je peux comprendre.

Roch Marc Christian Kaboré

Je comprends moins, je ne comprends pas du tout d’ailleurs pour le président Roch Marc Christian Kaboré qui d’après ce que nous avons tous entendu, avait donné son accord à l’occasion d’une rencontre précédente avec le président Damiba et l’ancien président Jean-Baptiste Ouédraogo, et puis, qui s’est ravisé le jour où la rencontre a été élargie à Blaise Compaoré et aux autres. Il s’est ravisé en prenant prétexte du fait qu’il était en quelque sorte retenu en otage par ses propres partisans, comme on le dit parfois de manière plaisante, mobilisés à l’insu de son plein gré devant chez lui.

Pour vous, cette raison avancée par le président Kaboré est-elle légère ?

Elle est légère et même ridicule. Il faut dire les choses franchement. Mais, cela n’enlève rien au mérite du président Damiba d’avoir pris l’initiative d’essayer de décrisper le climat politique par des gestes symboliques.

Pour certains, cette rencontre a été un fiasco. Quel est votre avis?

Je ne pense pas du tout que cela a été un fiasco. Sans doute, il n’y a pas eu de réunion élargie à Roch Kaboré qui était le seul en mesure d’être présent, ce que j’ai décelé à travers cela, c’est que le président Roch Kaboré ne veut pas de la réconciliation. Et en ce moment-là, je ne vois pas en quoi cela aurait servi qu’il aille à une réunion contre son gré juste pour faire des images pour une initiative qu’il n’appréciait pas. Donc je ne pense pas que la rencontre a été un fiasco. Le président Blaise Compaoré a pu venir au Burkina dans les conditions qui ont été critiquées par certains parce que cela peut donner l’impression qu’en faisant cela, le président Damiba a, en quelque sorte, violé la légalité. Vu que le président Compaoré est sous le coup d’un mandat d’arrêt après avoir été condamné par défaut dans le dossier de l’assassinat du président Sankara. Mais je le répète, pour moi, c’est un bon geste que le président Damiba a réalisé même si les choses ne se sont pas passées comme il le souhaitait.

Pour certains, cette rencontre a été faite à la hâte, si fait que les autorités de la Transition auraient péché dans la démarche. De même, d’autres estiment qu’on a humilié Blaise Compaoré. Est-ce ce que vous pensez aussi ou pas du tout?

Ce sont des choses qui arrivent dans la vie politique et dans la vie tout court d’ailleurs. Il y a des incidents lorsqu’on organise un évènement de ce genre. Donc moi je ne m’attarde pas sur cela. Je ne considère pas que ça a été une humiliation pour Blaise Compaoré. Je comprends certaines personnes qui, n’ayant pas vu le président Compaoré depuis longtemps et voyant l’image d’un homme affaibli, etc., trouvent son état humiliant, mais écoutez, c’est son état actuellement. Il est comme il est. Il est venu et je pense qu’il a fait preuve d’humilité en répondant à l’invitation du président Damiba. Je n’ai pas vu qu’il a manifesté une quelconque attitude d’arrogance. Durant tout son séjour, il est resté plutôt réservé, discret et à mon avis, c’est de sa part un signe de grandeur d’avoir surmonté ses difficultés de santé et répondre à l’appel du président qui est en exercice pour discuter de ce que chacun peut faire pour aider le Burkina dans la mesure de ses possibilités afin que le Burkina sorte des difficultés qu’il connaît actuellement. Et puis, cela va favoriser la réconciliation entre les Burkinabè.

Quels commentaires avez-vous à faire sur les voix qui se sont élevées pour dénoncer le fait que l’ancien Blaise Compaoré n’est pas été mis aux arrêts lors de séjour ici alors qu’il y a un mandat d’arrêt contre lui dans le dossier de l’ex-président Thomas Sankara et ses douze compagnons assassinés le 15 octobre 1987 ?

Pour ceux qui sont de bonne foi, je peux comprendre. Je suis juriste, quand quelqu’un est condamné et qu’il n’a pas exécuté sa peine, si vous le voyez circuler librement, cela peut vous choquez ou vous surprendre à tout le moins parce que concrètement, c’est une violation de la légalité puisque le jugement doit être exécuté. Mais, je comprends également que dans les circonstances exceptionnelles que le Burkina traverse, que le chef de l’Etat puisse décider pendant une période temporaire, ça peut-être 24 ou 48 heures de passer au-dessus de ces contingences légales-là. Il aurait pu d’ailleurs couvert cela juridiquement en prenant la décision formelle d’accorder la grâce présidentielle au président Compaoré puisqu’il en a le pouvoir exclusif. C’est-à-dire qu’il peut le décider seul sans rendre compte à quiconque ni avant ni après.

Procès du dossier Thomas Sankara

Vous voyez, dans la vie des Etats, bien que ça soit exceptionnel, cela peut arriver quelque fois. Comparaison n’est pas raison mais si nous regardons ce qui se passe en Côte d’Ivoire avec les images que nous avons vu récemment, du président Alassane Ouattara recevant dans un climat très chaleureux et très cordial, ses prédécesseurs les anciens présidents Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo, alors que le dernier cité, est sous le coup d’une condamnation à 20 ans de prison en Côte d’Ivoire. Mais cela n’a pas été un obstacle ni pour son retour ni pour sa vie à la fois politique et personnelle en Côte d’Ivoire. Quelque fois quand l’intérêt supérieur de la Nation l’exige, je pense qu’on peut tolérer quelques entorses à la légalité. Mais, moi la conclusion que j’en tire, c’est que le plus tôt, si vraiment c’est ce qu’il veut faire, aller de l’avant dans le sens de la réconciliation, le plus tôt le président Damiba accordera une grâce formelle aux condamnés politiques, à commencer par Blaise Compaoré, le mieux ce sera.

Selon-vous, comment les autorités doivent gérer les dossiers judiciaires emblématiques pour ne pas freiner l’avancée du Burkina Faso ?

Je ne sais pas s’il faut mettre sur le même plan, les dossiers judiciaires dont celui de Thomas Sankara et Dabo Boukary. Pour le dossier comme celui de l’assassinat du président Thomas Sankara, moi je fais partie de ceux qui estimaient que la meilleure voie pour les dossiers politiques était de recourir à la justice transitionnelle. Bon, on a fait un choix différent ici. Le Gouvernement a préféré faire trancher ces dossiers par une justice classique et par une juridiction d’exception. Je ne pense pas que ce soit la meilleure voie. Je suis d’accord sur un principe, les crimes doivent être jugés mais à la condition que les procès dans ces domaines se déroulent dans des modalités qui sont conformes à la justice équitable.

Je ne suis pas sûr que ce soit le cas dans le procès du dossier de l’assassinat de Thomas Sankara. Je le dis parce que j’ai fait l’expérience des travers que peut représenter le fonctionnement du Tribunal militaire dans ces affaires-là. J’ai moi-même été jugé sur le dossier du putsch manqué de 2015 par le Tribunal militaire. Et je peux vous dire que j’ai eu l’expérience que ce n’était pas une justice équitable. Donc, c’aurait été mieux que notre pays adopte la voie de la justice transitionnelle qui a été adoptée par certains pays avec des succès certains mêmes s’ils sont relatifs. Mais bon, on ne revient pas en arrière. Le procès a eu lieu, le jugement a été prononcé, ce que je souhaite pour ma part, c’est que nous allions de l’avant, et puisque c’était cela le triptyque que les tenants de la première transition et ceux du régime du Mouvement du Peuple pour le Progrès (MPP) voulaient imposer au processus de réconciliation, vérité, justice et réconciliation, ils ont eu le procès qu’ils voulaient. Donc, ils ont eu la justice et par là même je suppose la vérité à laquelle on pouvait s’attendre dans ce genre de procédure qui n’est pas la vérité et je m’empresse de vous le dire.

Alors, maintenant il ne reste que l’étape de la réconciliation. Je souhaite qu’avec ce régime militaire, nous nous engagions sur ce troisième élément du triptyque. Mais, je découvre que le triptyque n’en est plus un. C’est devenu un polyptyque parce qu’avant la réconciliation, on est en train de chercher un autre élément qui est mal défini d’ailleurs parce que tantôt on dit qu’il y manque la vérité alors qu’elle est supposée avoir été dite si le procès a été bien fait, on dit qu’il y manque le repentir, la contrition, etc.

Justement, sur vos derniers propos, bon nombre de pourfendeurs de l’ancien président Blaise Compaoré, disent qu’il ne s’est pas repenti outre mesure sur des dossiers dont il serait coupable, notamment l’affaire Thomas Sankara et douze autres ?

C’est un faux débat! Il y a eu une Journée nationale de pardon le 30 mars 2001 à l’occasion de laquelle, si je me rappelle bien, le président Compaoré a demandé pardon pour tous les griefs que l’on peut faire à son régime durant le temps où il a exercé le pouvoir. Il peut le refaire. Je pense que c’est une chose qui viendra forcément si on laisse le processus de réconciliation se dérouler normalement. Mais, ça c’est une chose et c’est différent de traduire quelqu’un devant un Tribunal pour des faits qu’il ne comprenait pas et une juridiction qu’il ne reconnaît pas, de demander pardon, là même où il pense avoir été injustement déjà mis en cause. Même moi, je ne le ferai pas dans ce cas-là. Le général Gilbert Diendéré, c’est pareil. Vous le mettez en procès pour la mort de Thomas Sankara, dans les conditions que l’on sait, qui ne sont pas équitables, qui sont contraires aux droits dans cette matière-là et vous voulez qu’il demande pardon pendant cette procédure, pourquoi ? Les cas sont différents, mais lorsque j’ai été jugé pour complicité dans le dossier du coup d’Etat de mi-septembre 2015, je n’ai pas demandé pardon à qui que ce soit parce que je n’avais aucune raison de demander pardon. Si vous n’avez pas commis quelque chose vous ne demandez pas pardon.

Quelle appréciation faites-vous de l’ambiance politique de façon générale ? Etes-vous d’accord avec certaines personnes qui craignent un activisme politique pouvant entraver la bonne marche de la Transition ?

C’est vrai, à leur arrivée au pouvoir les membres de la Transition du Mouvement patriotique pour la Sauvegarde et la Restauration (MPSR) avaient donné comme consigne à la classe politique d’avoir une activité assez modérée sur le plan du militantisme politique. On a pu observer que cette consigne a été suivie pendant quelques semaines, quelques mois, et puis depuis quelque temps, on assiste à une nouvelle effervescence politique qui me semble dictée par plusieurs facteurs. D’une part certains membres de la classe politique ont le sentiment que le régime militaire n’apporte pas sur le terrain de la guerre contre le terrorisme autant de succès que ce à quoi on pouvait s’attendre. Vu l’impatience des populations, pas seulement l’impatience mais les souffrances qu’elles ont subies, donc tout le monde souhaitait que le plus tôt possible que l’on puisse voir des résultats concrets en termes de succès militaires.

Comme cela tarde à venir, ou cela est mitigé, avec quelque fois des attaques terroristes qui persistent et qui causent de nombreuses pertes, cela a donné un regain d’optimisme, c’est triste à dire à certaines forces politiques sur le fait qu’elles pouvaient même renverser le régime militaire ou en tout cas obtenir que d’autres militaires interviennent pour les remplacer. Il y a également le fait que la Transition a été réduite à 24 mois, ce qui rapproche l’échéance des élections générales, présidentielle et législatives qui viendront mettre fin à la Transition. Donc les politiciens font ce qu’ils savent faire, ils font de la politique en se disant que les élections ont lieu dans deux ans, nous avons intérêt à nous y préparer, à nous mobiliser, à nous faire entendre des électeurs. Donc on assiste à cela.

Mais, est-ce que vous êtes d’accord avec les acteurs politiques qui estiment que la junte au pouvoir les a mis à l’écart ?

Oui, c’est ce que je comprends de la déclaration du président Damiba lorsqu’il a rencontré la classe politique à part. C’est une déclaration que j’ai d’ailleurs critiquée à l’époque, parce que je pense que c’était maladroit de jeter l’anathème comme cela, de manière indistincte sur l’ensemble de la classe politique, comme si elle était seule responsable de la dégradation de la situation dans le pays. Je pense que c’est une responsabilité qui incombe d’abord aux gens qui dirigeaient, au régime du Mouvement du Peuple pour le Progrès (MPP) et à ses alliés. Ce sont eux qui étaient au pouvoir, c’est à cause de leur incurie que le MPSR a mis fin à leur pouvoir et a fait un coup d’État.

Donc ce n’est pas l’ensemble de la classe politique. Je ne me considère en rien comme étant responsable de l’état dans lequel se trouve le pays aujourd’hui. Même si d’autres personnes jugeront différemment, du fait que j’ai participé à travers le CDP au régime du président Blaise Compaoré, mais la situation qui prévalait en janvier 2022 incombait principalement au MPP, c’est cela qu’il faut dire. C’est une critique assez facile et populiste, lorsque les choses ne vont pas bien, de jeter l’anathème sur l’ensemble des politiques. Quand ils disent cela, ils oublient que dès l’instant qu’ils dirigent, ils prennent des décisions, ils font de la politique, ni plus ni moins. La politique est une activité noble, sa vocation, c’est de servir le pays, le gouverner dans l’intérêt de la majorité de la population, c’est cela faire de la politique.

Quels commentaires pouvez-vous faire sur les bisbilles au sein de votre ancien parti, le CDP ?

Sur le CDP, naturellement j’ai été membre de ce parti, je l’ai même dirigé après l’Insurrection, donc à un moment où c’était difficile pour le parti. Je pense avoir modestement contribué à son redressement dans cette période difficile. Je suis attaché au CDP à ce titre-là. Et j’ajoute que j’ai beaucoup de respect pour son président d’honneur, le président Blaise Compaoré et je compte toujours beaucoup d’amis au sein du CDP aussi bien dans sa direction que parmi ses militants de base. Donc pour cette raison-là, ce qui se passe au CDP ne m’est pas indifférent. Justement parce que j’ai ces relations avec les membres du CDP, vous comprendrez que je choisisse d’observer une certaine réserve au moins publiquement sur ce qui s’y passe. Je ne souhaite pas m’attarder là-dessus. De tout cœur j’ai l’espoir que les mesures préconisées par le président d’honneur pour chercher la voie de règlement de cette situation puisse aboutir, en particulier le congrès que le président a souhaité voir organisé pour parvenir à une clarification définitive de la crise qui menace l’existence même du parti actuellement.

Qu’en est-il de votre avenir politique ?

Je ne suis actuellement membre d’aucun parti formellement. Je suis actuellement président du Conseil exécutif d’un mouvement qui s’appelle Rupture positive, 3 R, qui regroupe des partis politiques, des associations de la société civile, des individus, sur la base d’une plateforme politique, qui vise à rechercher à la fois la Réconciliation, la Refondation et le Renouveau démocratique dans le pays. Je ne suis en quête d’aucun poste politique, je n’aspire pas à être député, je n’aspire pas être ministre, je n’aspire pas à être président. Mais je veux continuer, pendant que j’ai encore la capacité physique et intellectuelle à servir de la manière que je crois utile.

Que pensez-vous de la gestion de la Transition actuellement ? Les autorités de la transition doivent-elles être plus fermes ou continuer à laisser les opinions s’exprimer ?

Certains estiment qu’il y a trop de liberté pour un coup d’État. On est dans une Transition, on laisse les gens parler comme ils veulent, sur les réseaux sociaux, c’est comme si rien n’a changé. Il y a des personnes qui ont commencé à appeler à dégager le MPSR, il y en a aussi qui le soutiennent. Le débat se cristallise toujours sur les réseaux sociaux comme avant. Pour certains, c’est malsain et estimant que cela fait le jeu de ceux qui nous attaquent, les terroristes. Doit-on mettre fin à cela ou lever la main et laisser les libertés s’exprimer ?

C’est le choix du MPSR que j’ai trouvé judicieux, au début en tout cas, le choix qu’ils ont fait de ne pas engager de chasse aux sorcières, de ne pas pourchasser les militants du MPP et tous ses alliés, de ne pas les harceler dans l’Administration, même si certains voient les quelques dégagements, révocations comme une chasse aux sorcières, réellement je trouve qu’il n’y a pas eu de chasse aux sorcières. Et je trouve cela bien, ce n’est pas fréquent lorsqu’un coup d’État survient. Je vois aussi comme vous, les développements sur les réseaux sociaux, des développements de manière très libre d’une opposition forte virulente au MPSR. Enfin, qu’est-ce qui dans les réseaux sociaux n’est pas fort et virulent ? C’est le style de ce type de média, je pense qu’il faut prendre cela comme ça. La vie politique au Burkina Faso ne se limite pas aux réseaux sociaux. Il y a des millions de Burkinabè qui n’ont aucune idée de ce qu’est Facebook et qui ne font pas leurs choix politiques en fonction de ce qui se passe sur les réseaux sociaux.

Les dirigeants du CDP dont Eddie Komboïgo (centre)

Chaque fois qu’on peut accorder aux citoyens des espaces de liberté aussi larges que possible, je pense que dans le principe, c’est bien. Maintenant ce que moi je regrette, c’est que j’ai un peu le sentiment qu’au Burkina on regarde cette guerre contre le terrorisme comme si c’était l’affaire exclusivement des militaires et puis nous, nous sommes spectateurs et nous sommes assis dans nos maisons en train de lire les réseaux sociaux, de regarder la télé, d’écouter la radio et puis de juger et compter comme si ça se passait ailleurs, alors que ça se passe dans notre pays. Je ne dis pas que les Burkinabè sont fautifs du fait de cette indifférence, mais, je pense que le Gouvernement aussi a manqué son obligation en ne cherchant pas davantage à mobiliser les citoyens burkinabè derrière cette lutte pour en faire une lutte nationale qui est l’affaire de tous les citoyens.

Avez-vous le sentiment que les populations ne sont pas bien impliquées dans cette guerre dite asymétrique?

 Il y a beaucoup à faire dans ce domaine-là, on ne le sent pas. Ce ne sont pas juste des paroles en l’air. Vous avez vu que l’actualité a fait que la guerre en Ukraine survient au moment où nous sommes face à ces problèmes-là. Et, ce qu’on constate c’est que le comportement des citoyens de la Nation est différent. Vous avez parlé tout à l’heure de la vie politique, ils ont un peu tu leurs dissensions politiques pour se concentrer tous sur la lutte pour l’indépendance de leur pays. De la même manière, les citoyens sont partie prenante au quotidien, que ce soit sur place ou l’étranger, à cette lutte-là. On ne sent pas cela chez nous. Alors que nous sommes dans une situation qui est pire, parce que plus de la moitié de notre pays n’est plus sous le contrôle de l’État. Nous avons des compatriotes, des jeunes frères, des fils qui sont engagés aux côtés des terroristes, qui sont devenus des supplétifs de puissances étrangères, parce que l’État islamique est une puissance étrangère, même si elle n’a pas un territoire bien défini pour l’instant.

Donc c’est une situation extrêmement grave face à laquelle, sans utiliser de grands mots, il est nécessaire de créer une union sacrée pour défendre l’intégrité du pays et son indépendance. On ne sent pas cela. Et je pense que c’est un handicap et de plus en plus ça sera un handicap pour notre pays dans cette lutte. D’où la nécessité de vraiment favoriser la réconciliation, la cohésion, l’union, on peut utiliser le mot qu’on veut. Mais il faut que les Burkinabè acceptent de se mettre ensemble, d’abord parce que c’est nécessaire de mettre fin autant qu’il est possible aux haines, aux griefs politiques qu’ils entretiennent depuis des décennies et de se mettre ensemble pour lutter contre le terrorisme en veillant à ce que le terrorisme ne soit pas l’occasion de créer des divisions graves au sein de la communauté.

Sur la question sécuritaire, bon nombre de citoyens jugent qu’elle se dégrade de jour en jour, quelle appréciation avez-vous à faire des nouvelles décisions prises par les militaires à savoir la délimitation des Zones d’intérêts militaires (ZIM) et la création des Brigades de Volontaires pour la Défense de la Patrie (BVDP) ?

J’ai toujours pensé que la guerre contre les terroristes ne sera pas une opération facile. Donc je ne m’attendais pas à ce qu’on récupère la totalité du territoire et qu’il n’y ait plus d’attaque, trois mois après l’arrivée du MPSR. J’ai un jugement moins sévère sur ce que fait le régime actuel. Au moins, il semble avoir une stratégie à la fois cohérente et globale. Cohérente parce que justement, il y a toutes ces mesures dont vous venez de parler, qui visent à mettre des territoires qui sont les plus compromis dans des conditions qui permettent une action plus efficace de l’Armée pour les reconquérir et à régler des problèmes, des dérapages qu’on a pu connaître dans le fonctionnement des Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP). Les actuels gouvernants ont conscience également que le terrorisme n’est pas uniquement une affaire militaire ou une affaire de sécurité, de guerre, mais, c’est également une affaire de développement à la fois dans ses causes et dans ses solutions futures. Je vois qu’ils s’attaquent à cela pour faire en sorte que l’activité économique qui fait vivre les citoyens puisse reprendre là où c’est possible.

Même si j’ai été sceptique sur les tentatives de dialogue local entre certaines autorités locales et les jeunes qui sont devenus terroristes. Mais je pense que cela n’est pas une mauvaise chose, si cela peut servir à quelque chose. Donc je vois beaucoup d’actions de la part de ceux qui sont au pouvoir. Sur le terrain, cela se traduit parfois par des succès, que ceux qui n’aiment pas les militaires minimisent et puis parfois également par des revers où ce sont nos troupes ou nos populations qui essuient des attaques mortelles. Je pense que ça sera comme cela, on ne va pas finir cela juste parce qu’il y a le MPSR et qu’un jour les terroristes vont nous dire nous signons l’armistice et quitter le pays. Ce n’est pas vrai, ça sera une lutte longue et difficile, qui va coûter cher en vies humaines mais au bout du compte moi je ne vois pas d’autres issues que la victoire du Burkina sur ses ennemis.

Quelle analyse faites-vous du volet diplomatique mené par la Transition ?

Il y a un aspect que je trouve favorable, bénéfique, c’est le fait de n’avoir pas créé inutilement de tension avec la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Nous sommes engagés dans un processus d’intégration depuis des décennies, c’est souhaitable pour nous tous, pour le Burkina comme pour les autres pays de continuer ce processus dans un climat de dialogue fécond avec à la fois la CEDEAO ou bien l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA) et les autres pays, nos voisins. Je pense que c’est une bonne chose d’avoir gardé ce contact-là de manière constructive. J’ai regretté parfois que l’action du Gouvernement dans ce domaine n’ait pas été plus dynamique pour faire en sorte que nous réglions rapidement ces questions de durée de la Transition et des modalités pratiques, entre autres. Ce que nous attendons de la CEDEAO et de nos voisins, c’est plus que cela. C’est qu’elle (CEDEAO) et eux fassent preuve simplement davantage de solidarité vis-à-vis du Burkina et des pays même du Sahel qui sont attaqués par les terroristes parce que c’est un phénomène qui concerne toute la sous-région et qui, si on n’y prend garde va gangréner les pays du Golfe de Guinée.

Photo d’illustration

Donc c’est une affaire qui nous concerne tous. Là aussi, je ne sens pas de mobilisation suffisante de la sous-région pour faire front ensemble face à ce défi. Et ça c’est grave. L’Union Africaine c’est encore plus lointain, mais la solidarité africaine d’une manière générale et celle de la sous-région ne me paraît pas avoir atteint un niveau suffisant, réellement. Je sais que cela coûte cher, que nous sommes un pays pauvre, et donc nos voisins, également, même ceux qui sont mieux que nous, et donc, mettre des troupes à la disposition pour participer à une guerre qui n’a pas lieu sur son propre territoire, a un coût excessif. Mais, j’aurais voulu voir ne serait-ce que symboliquement soit des unités soit de la CEDEAO, soit des voisins engagés avec nous sur les théâtres burkinabè. Vous savez, pour tout dire je pense qu’il y avait une quarantaine d’années, c’est ce qui se serait sans doute passé. Si du temps de Houphouët de Boigny, un pays du Conseil de l’Entente, puisque c’est ce qui existait à l’époque, se retrouvait dans une pareille situation, je pense, connaissant l’état d’esprit, que nos pays voisins se seraient mobilisés et auraient participé physiquement à la lutte commune. Cet esprit-là manque et je trouve ça vraiment très regrettable.

Les 24 mois de Transition au Burkina décrétés par la CEDEAO lors du sommet du 3 juillet dernier sont-ils bons à prendre ?

On n’a pas le choix non si j’ai bien compris (rire) et nos autorités ont accepté de se ranger sur cette durée. Moi je vais être réaliste. En toute sincérité j’étais partisan de la transition raisonnable, la plus courte possible qui étrangement se situait à 24 mois. Bon j’ai vu arriver des propositions qui donnaient une durée un peu plus longue et puis j’ai fini par me dire que je ne suis pas un stratège militaire mais même quand on n’est pas un stratège militaire, quand on regarde la situation actuelle du Burkina, est-ce que nous sommes assurés que dans deux ans, on aura récupéré suffisamment du territoire pour qu’on puisse dire qu’on est arrivé à une situation normale pour organiser des élections et transmettre le pouvoir à un autre régime. Je n’en suis pas sûr du tout. Je comprends qu’il ait fixé 24 mois parce qu’il ne faut pas non plus qu’on entre dans un système ou pour des raisons diverses les gens font des coups d’Etat et fixent la durée de leur transition comme ils veulent. Nous avons choisi nous-mêmes de confier à la CEDEAO, à nous tous, la mission de veiller au respect de la démocratie dans nos États fondés sur des élections libres, inclusives et transparentes. Donc ce n’est pas toujours respecté, mais bon essayons de nous tenir sur ce cap. Pour moi ça ne pose pas de problème particulier étant attendu que nous devons être réalistes nous-mêmes comme la CEDEAO. Si au bout des 24 mois, il n’est pas possible du tout de faire des élections acceptables, en ce moment, il sera encore temps d’aviser.

Que faut-il faire pour dépolitiser l’Administration publique pendant la période de cette transition afin que les Burkinabè profitent réellement des services publics sans contraintes ?

Dépolitiser l’Administration publique est un projet louable. Maintenant, de manière concrète, je ne sais pas comment cela va être mis en œuvre. Nous avons été habitués à ce que dans la haute Fonction publique, les fonctionnaires se sentent ou soient obligés, de manifester une affiliation politique pour en quelque sorte garantir leur carrière. Ca, c’est un état de fait. Ca s’est passé avec le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) antérieurement, avec le Mouvement du Peuple pour le Progrès (MPP) aussi pour ses alliés. Il sera difficile de trouver parmi les hauts fonctionnaires des gens dont on peut dire qu’ils n’ont aucune affiliation politique. Il faut que l’Administration publique soit dépolitisée, que ça ait moins d’importance que cela a pu avoir de par le passé. Je pense que c’est un bon adjectif et il suffit à l’Etat de veiller pour que les fonctionnaires n’utilisent pas leur position pour faire du militantisme dans l’Administration publique ou pour soigner les intérêts de leur camp.

Quel est votre mot de fin au terme de nos échanges ?

Il y a certains de nos compatriotes qui pensent qu’on n’a pas besoin de réconciliation, que tout va, qu’il s’agit juste d’une réconciliation au sein de la classe politique, même ça déjà, souvent c’est une position politicienne. Ce genre de remarques vient des gens qui en générale ont participé à l’Insurrection pour faire tomber le régime de Blaise Compaoré et voient toute idée de réconciliation comme une idée de retour en grâce des gens qui ne les avaient pas suivis en trahissant Blaise Compaoré et en s’opposant à lui. Alors que nous avons vraiment besoin de réconciliation. A la fois sur les dossiers, notamment les tensions récentes de l’Insurrection qui a fait des victimes dans tous les camps. Il y a des gens qui, quand on parle de victimes, pensent à ceux qui ont été molestés ou tués par les forces armées de l’époque. Il y a aussi les partisans de Compaoré, des gens qui ont subi des exactions, des meurtres, pendant l’Insurrection. Donc cela concerne tout le monde.

Quand on regarde plus loin, qu’on le veuille ou non, la violence politique a véritablement commencé avec la Révolution. Il y a eu de nombreux assassinats qui ont été commis sous le régime de Thomas Sankara et qui sont demeurés sans jugement, sans qu’ils soient au moins une fois reconnus officiellement par l’Etat. Et que quelqu’un ait pensé à rendre hommage à la mémoire de ces personnes-là avant qu’on en vienne à reprocher au régime de Blaise Compaoré des exactions. Donc je reviens là-dessus en répétant que la justice transitionnelle aurait été le meilleur moyen de prendre tous ces dossiers-là de les élucider autant que possible, d’arriver aux demandes mutuelles de pardon.

Le président du MPSR qui fait office de chef suprême des Armées s’adressant aux troupes, lors d’une sortie de terrain (Ph. AIB)

Je pense que le régime du MPSR est bien pour faire avancer ce dossier. Que ce soit la première transition, celle de Zida et Kafando, je le dis comme je pense, ces gens-là n’ont jamais voulu la réconciliation nationale. Sauf si elle est entendue comme une sorte de pardon final accordé à ceux qu’ils voyaient comme leurs adversaires.

Entretien réalisé par Bernard BOUGOUM

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