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RD Congo: la rébellion katangaise entre en jeu?

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Le président de la RDC, Félix Tshisekedi et son prédécesseur Joseph Kabila (DR)

La coalition FCC-CACH a volé en éclats. D’aucuns y voient une nouvelle source de blocage, conduisant cette fois au coup fatal. A la fin de l’aventure. Celle-ci pourrait s’exprimer de trois manières différentes: soit par un coup d’Etat, soit par un soulèvement populaire, soit, alors, par une nouvelle «rébellion katangaise», après celle connue en 1960, emmenée par Moïse Tshombé.

La deuxième rébellion de cette riche province minière, parmi les trois hypothèses retenues ci-dessus, est à prendre très au sérieux. Quant à l’éventualité de dissolution du Parlement, pour une raison ou une autre, cette voie constitutionnelle paraît peu envisageable. Puisque dommageable pour le président de la République.

Pour rester au contact de l’actualité et essayer d’analyser la problématique, en conséquence, retenons que depuis qu’il a initié l’idée de l’Union sacrée, le président de la République va son petit bonhomme de chemin. La nouvelle «plateforme» politique de Félix Tshisekedi cherche à se constituer une majorité parlementaire, à la suite de la nomination de l’informateur, le 31 décembre dernier. Celui-ci a pour tâche, en soixante jours, de qualifier une nouvelle majorité au niveau de l’Assemblée nationale. L’oiseau rare déniché, a donc, pour nom, Modeste Bahati Lukwebo.

Agé de 65 ans, c’est un technocrate de haute volée, avec à son crédit académique un master et deux doctorats, en sciences économiques et financières appliquées, obtenus en Allemagne et aux Etats-Unis. Il est professeur d’université, avec un pied dans la politique, où Il a été, plusieurs fois, ministre. Pour le moment, il est sénateur. Originaire de la province du Sud-Kivu, Modeste Bahati Lukwebo compte parmi les poids lourds politiques nationaux. Sa plateforme politique, Alliance des forces démocratiques du Congo (AFDC), pèse 41 députés et 13 sénateurs. Ce n’est pas anodin.

La vieille classe politique corrompue

Voici donc l’as des as sur qui le système Tshisekedi va devoir tourner, puisque selon les bruits de couloir, il assurerait également la fonction de Premier ministre. Sera-ce un atout pour Tshisekedi, qui aspire ainsi à s’émanciper de l’influence tutélaire de l’ancien président, Joseph Kabila? Mieux, à asseoir son autorité constitutionnelle, à travers un gouvernement totalement acquis à sa cause?

Pas sûr. Car, «l’homme n’est rien d’autre que la série de ses actes», prévient le philosophe allemand Hegel. Or, Bahati Lukwebo n’est pas un parangon de vertu. Il appartient à la vielle classe politique corrompue, dont la doctrine était de «manger le beurre et l’argent du beurre». Au fait, manger tout et saigner le peuple à blanc.

Qu’à cela ne tienne! Ces défauts caractérisent toute la classe politique congolaise, dirait-on. Mais c’est justement-là les défauts de la cuirasse. Le talon d’Achille, par où passent tous les «péchés  mortels», qui souillent le Congo et le tiennent en laisse. Méritera les mêmes déconsidérations, la masse des députés qui ont rejoint l’Union sacrée de Tshisekedi, quittant le camp de Kabila, par opportunisme.

De ce passage sans transition d’un camp à l’autre, certains observateurs parlent de «transhumance», terme péjoratif s’il en est en la circonstance! En fait, ces analystes associent l’homme politique congolais à l’esprit grégaire des animaux. L’expression «moutons de Panurge», pour la même situation, ne serait donc pas insensée à employer. Quelle image d’inconscience?

Ainsi, Tshisekedi crée-t-il une situation d’ambivalence, curieuse, inédite. Dans laquelle il est difficile d’opposer le bien et le mal. Bahati Lukwebo, un mal longtemps nourri aux mamelles du kabilisme, que peut-il apporter avec lui, sinon ce qu’il a, du moins ce qu’il est? D’où l’interrogation sur le résultat de son travail d’informateur, à travers la présence de tous ceux qui auront décidé de le suivre. Lesquels, par ailleurs, avaient déjà quitté, en nombre, le navire de Kabila avant même d’être contactés.

C’est donc le mal qui continuera de circuler. Il a quitté le camp de l’un pour rejoindre celui de l’autre. A s’y méprendre, on dirait qu’ils sont toujours ensemble, les deux duellistes.

Un blocage plus complexe

A tous égards, on n’est pas encore sorti de l’auberge. Le deuxième et dernier épisode du blocage est prêt à dérouler ses scènes. Un blocage plus complexe qu’il n’y apparaît, qui sera sans doute fait de juridisme jusqu’à la bêtise – comme c’est toujours le cas.

Déjà, le professeur Néhémie Mwilanya, fidèle parmi les fidèles de Joseph Kabila, en a donné le ton. Il a estimé pour sa part que «nommer un informateur, dès lors qu’il existe une majorité identifiable, est anticonstitutionnel». Le constitutionnaliste, le professeur Mbata, proche de Tshisekedi, lui a rendu, sans tarder, la monnaie de sa pièce, en qualifiant ce propos d’élucubration. Blocage verbal, avant le passage aux actes musclés?

On a tendance à le croire. D’autant plus qu’ils se retrouvent tous au terminus de la route sur laquelle s’étaient engagés Tshisekedi et Kabila. Ils vont s’affronter dans un baroud d’honneur, ils vont jouer à quitte ou double. Mieux, pour les deux belligérants, ce sera du tout ou rien.

«Du tout ou rien», qui pourrait se définir à travers un soulèvement populaire, puisque le peuple «y en a marre». Aujourd’hui divisé, celui-ci, par un tropisme inexplicable, pourrait refaire son unité en un bond, et renverser la table; il pourrait être aussi question d’un coup d’Etat. Contre les cris d’orfraie de l’Union africaine et de la communauté internationale.

Quant à l’éventualité de la dissolution du Parlement par le président de la République, celle-ci n’aura jamais lieu, étant donné sa fatuité. Car, on se retrouvera, dès lors, dans une espèce de cul de sac politique. Entraînant des élections générales anticipées, qui lui seront défavorables. Compte tenu de sa popularité encore vacillante. Que l’affluence vers l’Union sacrée n’impressionne pas outre mesure. C’est un simple effet de mode auquel les Congolais sont habitués. La popularité de Tshisekedi ne sera pas consacrée avant qu’il consolide ses marques nationalistes: l’argent du Congo pour les Congolais, le territoire Congolais pour les Congolais, la justice juste pour tous les Congolais… c’est le préalable!

Reste la rébellion katangaise. En préparation ouverte depuis deux ans, celle-ci a des alliés solides dans l’ancienne province du Katanga. Dans la configuration administrative actuelle (après le dernier découpage administratif du territoire), la provincette du Tanganyika, située au sud-est, avec la ville de Kalemie comme chef-lieu, est géographiquement stratégique. Elle a pour frontière, à l’est, le lac Tanganyika. Lequel constitue la frontière entre le Congo et la Tanzanie. Une bonne ouverture au monde! Mais, elle présente un autre avantage, sur le plan intérieur: elle a une frontière commune avec les provincettes du Lomami et du Lualaba, cette dernière étant présentée comme milieu d’origine de la dynastie Kabila. Ainsi, la jonction entre les trois provincettes, vue leur position géographique, irait-t-elle de soi. C’est donc dans cette provincette située en bord de lac que le jeune frère de Joseph Kabila, Zoé, a été catapulté comme gouverneur. Pour veiller au grain.

Un message clair

Depuis, de gros travaux d’aménagement du port de Kalemie sont en cours, en vue de permettre l’accostage de grands bâtiments. Mais pas d’informations suffisantes sur la réalisation de cet ouvrage de grand intérêt national, méritant bien une certaine publicité. Tout a été dit, à propos de ce port. Mais, la clef de l’énigme n’a été livrée que par le gouverneur Zoé Kabila lui-même. En mars 2019, il s’est mis en devoir de lever une armée de quinze mille hommes, sans rapport avec l’Etat- Major général de l’Armée congolaise. D’où confirmation de la création d’une armée. Dans quelle intention?

Pourquoi les Kabila ont-ils jeté leur dévolu sur la provincette de Tanganyika pour y constituer leur «domaine»?

Quant à la provincette du Haut-Katanga, tout au sud, avec comme chef-lieu, la ville de Lubumbashi (la deuxième ville du pays), c’est le siège des «cellules dormantes» de la sédition katangaise. C’est de là que fut partie la rébellion Katangaise, la première, en 1960. Juste après l’Indépendance. Depuis, l’esprit de rébellion y est resté comme gravé dans le marbre. Preuve: la présence de «Bakata Katanga», mouvement qui réclame l’indépendance du Grand Katanga, d’avant le dernier découpage administratif. Ils sont toujours très actifs, faisant parfois des incursions jusqu’en plein centre-ville de Lubumbashi. C’est l’espace des tribus «Ba Karunda et Ba Kachokwe». Tshombé et Munongo, principaux leaders de la première rébellion katangaise appartenaient à ces deux tribus, éternellement réfractaires au pouvoir de Kinshasa.

La rébellion pourrait reprendre à travers l’ancienne province du Katanga, appelée aujourd’hui Grand-Katanga, mais sans prise sur les terres de Ba Karunda et Ba Kachokwe. En vertu de quoi, on pense à l’union des trois provinces: celles du Tanganyika, du Lualaba et du Lomami, dont le port de Kalamie servirait d’ouverture au monde. Les trois provinces étant d’ailleurs très riches en minerais, notamment l’or et le coltan. Elles sont vastes de quelque 300 mille km2 (on comprend maintenant pourquoi il était question que Lambert Mende, proche de Kabila, devienne – sans succès- gouverneur du Lomami).

Pendant ce temps, on se bouscule inintelligemment à Kinshasa pour occuper des postes au sein du prochain gouvernement de Tshisekedi, si jamais celui-ci sortait vainqueur du tout dernier combat qu’il a engagé contre Kabila et son camp. Pendant ce temps, la deuxième rébellion katangaise siffle son entrée en jeu.

Comprenne qui pourra.

Par Jean-Jules LEMA LANDU, journaliste congolais, réfugié en France

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