Accueil A la une Séparation de couple : les victimes d’une action « égoïste »

Séparation de couple : les victimes d’une action « égoïste »

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Asmine Zerbo et Nanwinesounman Somé, deux visages, deux histoires, des enfants de parents divorcés. L'un grandi auprès des géniteurs et l'autre n'a réellement connu physiquement son père qu’après ses 20 ans. ©Wakat Séra, Décembre 2025

« C’est de ma faute s’ils se sont séparés… (silence) », se culpabilise Nanwinesounman Somé… Les yeux scintillants de larmes, le regard fuyant, M. Somé, 35 ans, sur son tabouret derrière sa concession, scrute l’horizon de son vécu. Il se dit coupable de la séparation de ses parents. Ils se sont quittés quelques mois après sa naissance. Nanwinesounman Somé n’a plus jamais eu le plaisir d’enfant de les revoir ensemble sous le même toit. Comme lui, plusieurs enfants vivent mal la dislocation du couple de leurs géniteurs. Au Burkina Faso, chaque année, des centaines de couples mettent fin à leur union rendant malheureux certains enfants, résultats de leur amour éphémère. En 2024, les Tribunaux de Grande Instance ont examiné et rendu leur décision sur 515 dossiers de divorce et ont reçu 873 affaires nouvelles, selon l’Annuaire statistique 2024 de la Justice.

16 juin 1991, Nanwinesounman Somé (nom d’emprunt) poussait ses premiers cris au moment où le monde célébrait la naissance de la Journée de l’enfant africain. Tripora, village situé dans la région du Djôrô (875 442 habitants, RGPH 2019), ex Sud-Ouest du Burkina Faso, accueillait ainsi un nouveau-né. C’est la joie dans la famille ! Ce petit bout de chou, issu d’une union vielle de cinq ans, verra, une année plus tard, voler en éclats, le couple de ses parents. « C’est en partie à cause de moi », marmonne-t-il.

2025, c’est un homme d’une trentaine d’années révolues dont les souvenirs sont toujours vifs. Il se confie à Wakat Séra, sous anonymat, dans la soirée du dimanche 21 septembre, au milieu de la verdure et à côté de son jardin, à Zagtouli à la sortie ouest de Ouagadougou. Nous sommes en saison des pluies. « Tout petit, j’ai été confié à mes grands-parents paternels. Ma mère a dû partir refaire sa vie ailleurs, et mon père était absent du fait de ses activités de plantation en Côte d’Ivoire », confie M. Somé qui retient difficilement ses larmes qu’il écrase du coin de ses yeux.

Nanwinesounman Somé qui a vécu une enfance loin de ses deux parents, reste pensif pendant un bon moment au début de l’entrevu avant de s’ouvrir à nous ©Wakat Séra, Septembre 2025

L’histoire de Nanwinesounman Somé est un peu atypique. Il a perdu sa grand-mère maternelle lorsque sa mère était enceinte de lui. « De ce que j’ai appris, plus tard, c’était une grossesse à risque. Et mon père, voulant éviter les complications, a choisi de ne pas informer ma mère, du décès de sa maman. C’est après ma naissance qu’elle a été mise au courant. Chose qu’elle n’a pas appréciée », relate M. Somé.

Selon Nanwinesounman Somé, quand sa mère a été chez ses parents pour les grandes funérailles de sa grand-mère, elle ne s’est plus retournée avec son père. « Mon grand-père a refusé que sa fille ne reparte vivre avec celui qui lui a caché que sa maman est décédée… Il dit que c’est un manque de respect et qu’il ne tolère pas ça… De ce que ma mère, elle-même, m’a dit, mon père a tout fait, mais mon grand-père maternel a opposé un refus catégorique », poursuit M. Somé. D’un ton grave, il qualifie l’acte du grand-père d’ « égoïste ». C’est quelques années plus tard qu’il sera donc confié aux soins de ses grands-parents paternels.

« Il m’a fallu attendre dix-sept longues années… 17 longues années… pour le revoir »

« Mon père, après la séparation, avait choisi de me confier à ses propres parents avant de se remarier en Côte d’Ivoire. Il m’a fallu attendre dix-sept longues années… 17 longues années… pour le revoir, à l’âge de vingt ans… Dix-sept années d’absence, des questions sans réponses, de manque difficile à combler. Ce fut une douleur profonde, une cicatrice invisible que je portais en moi », se plaint Nanwinesounman Somé. Son témoignage, ponctué de pauses, de silences et de culpabilité, décrit une lutte acharnée entre envie de se confier, amertume et rétraction.

« Les chuchotements et les regards des aînés », ce natif de Tripora les a vécus. « Malgré les petits soins de mes grands-parents, je me sentais seul, triste », se souvient-il. « Il m’arrivait souvent de pleurer en silence. Seulement les larmes qui coulaient… Chaque fois que je voyais des parents avec leurs enfants, je ressentais un vide immense », nous confie Nanwinesounman Somé. Cette « torture », M. Somé l’a subie durant toute son enfance. Une vie qu’il dit ne pas souhaiter à d’autres enfants.

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L’enfant ayant une forme de dépendance affective vis-à-vis des parents, selon Ali Tao, psychologue-clinicien et psychopathologue, « sera directement impacté, s’il y a séparation ». Et cela se manifeste, en cas d’impact, sous plusieurs formes. Mais, nuance-t-il, « les conséquences ne sont pas systématiques et tout dépend de comment le divorce a été managé ». 

« Certains enfants vont (…) essayer de s’opposer, être un peu agressif »

Pour le psychologue-clinicien et psychopathologue, Ali Tao qui nous a reçu dans ses bureaux à Tampouy, à Ouagadougou, le samedi 20 décembre 2025, plusieurs conséquences peuvent survenir chez l’enfant, comme « l’anxiété, la dépression, des troubles de comportement, etc. ». « La réaction peut varier d’un enfant à l’autre. Certains enfants vont, par exemple, essayer de s’opposer, être un peu agressif. Mais par contre aussi, il y a d’autres enfants qui vont beaucoup plus se replier, perdre la confiance en soi », cite-t-il.

Le psychologue-clinicien et psychopathologue explique que d’autres enfants peuvent « somatiser leurs souffrances ». « Quand on dit somatiser, ça veut dire que les enfants peuvent développer, par exemple, des problèmes de santé, comme des maux de ventre, des douleurs, en tout cas des maladies inexpliquées. Et quand vous allez aller consulter, on ne va pas trouver grande chose, mais l’enfant, il souffre quand même », souligne M. Tao. Il soutient que pour les soins de ces cas, « il faut essayer de tenir compte de sa situation d’enfant de parents divorcés ». « Si l’on n’explore pas les aspects psychoaffectifs, on passe à côté. On va investir beaucoup d’argent et on ne va pas avoir des résultats », insiste-t-il.

Le psychologue-clinicien et psychopathologue, Ali Tao, souligne qu’en cas de divorce, « il y a des choses qu’on peut faire pour le développement harmonieux de l’enfant »  ©Wakat Séra, Décembre 2025

Les séparations de couples peuvent être, également, des facteurs qui affecteront négativement les études de l’enfant, sur le plan scolaire, selon le psychologue-clinicien et psychopathologue, Ali Tao. Il peut avoir du mal à se concentrer en classe. M. Tao évoque aussi des conséquences à long terme, comme la délinquance. « Vous savez que quand l’enfant sombre dans la délinquance, ce n’est pas seulement parce qu’il a, peut-être, envie de répondre à des besoins matériels, il y a une souffrance derrière cet acte délictuel », affirme-t-il.

Il y a également des comportements régressifs que l’enfant peut avoir, surtout les plus jeunes. Et selon le psychologue-clinicien et psychopathologue, il peut faire pipi au lit alors qu’il n’en faisait pas. « Il y a certains, même au niveau de la motricité, la capacité de se déplacer, de se mouvoir, prend un coup. Peut-être qu’il pouvait un peu bien tenir son cou, ou bien il faisait quatre pattes, on va voir qu’il peut régresser légèrement. Ou bien même, dans son discours, dans son vocabulaire, on peut avoir de la régression également », poursuit-il.

Selon le psychologue, Ali Tao, les séparations de couples peuvent à la longue, jouer sur les relations amoureuses de l’enfant. « Il y a certains, quand ils atteignent l’âge de se marier, ils ont beaucoup d’hésitation à s’engager dans une relation. Tout simplement parce qu’il y a eu une expérience, un vécu traumatisant dans le passé qui fait que s’engager nouvellement dans une relation est perçu comme un risque potentiel. On rencontre des personnes qui ont traversé ces genres de situation. D’autres vont venir consulter pour tel ou tel problème, mais derrière, vous allez voir qu’il y a une forme de méfiance, de manque de confiance qui est lié à cette peur-là, qui est la chose qui se présente comme l’enfant l’avait vécu », précise M. Tao.

« …la personne peut vivre difficilement, surtout avec beaucoup d’anxiété, de crainte, ses relations »

Par contre, poursuit le psychologue-clinicien et psychopathologue, Ali Tao, « certaines personnes peuvent devenir beaucoup plus attachant à son partenaire comme si elle recherchait chez celui-ci, un père ou une mère ». « On peut voir que la personne peut vivre difficilement, surtout avec beaucoup d’anxiété, de crainte, ses relations. Il y a d’autres même, par exemple, qui vont essayer d’investir beaucoup de ressources émotionnelles dans le but de pouvoir garder le monsieur ou la bonne dame. Et devient la personne à tout faire, celle qui veut que les gens soient satisfaits d’elle, qui fait tout pour que l’autre ne s’éloigne pas », nous fait-il savoir.

Pour M. Tao, les enfants, du point de vue de leur développement, dépendent de la famille, des parents.  « Nous, on a l’habitude de dire que l’enfant a une immaturité bio-psychosociale. Sur le plan biologique, il continue de se construire, de grandir. Le cerveau continue de se développer, et là, il a besoin des parents pour ça, pour pouvoir répondre à ses besoins biologiques. Et sur le plan social également, tout ce qui est relation, valeur, et autres, c’est d’abord auprès des parents que les enfants apprennent cela. Et sur le plan psychologique aussi, le développement de la personnalité de l’enfant, les aspects affectifs, tout cela se forge auprès des parents », soutien-t-il.

Les conséquences d’un divorce sur un enfant sont ainsi nombreuses et variées, selon les explications du psychologue Ali Tao. Dans ce sens, Asmine Zerbo en est la preuve. Comme Nanwinesounman Somé, elle est le fruit d’une relation qui n’a pas duré. Mais contrairement à M. Somé, Asmine Zerbo affirme, toute souriante, n’avoir pas été impactée par la séparation de ses parents. De façon décontractée, montrant une joie de vivre, Mlle Zerbo nous raconte son histoire, le 7 novembre 2025, dans les locaux de Wakat Séra. Elle ne trouve pas d’inconvénient de se confier à visage découvert. Vidéo !

Au Burkina Faso, des organisations de la société civile se mobilisent pour soutenir les familles impactées par les divorces. C’est le cas de l’Association des femmes divorcées et des femmes et enfants en difficultés, présidée par Suzanne Ilboudo. Cette organisation a été créée depuis 2007.

Avec la Présidente, nous menons nos échanges à son domicile familial, à la périphérie Nord de Ouagadougou, le 9 décembre 2025. Cette dame, d’une soixantaine d’années, plaide pour que les parents œuvrent pour le bien-être des enfants. Pour elle, il ne faut pas délaisser l’enfant ou l’utiliser comme bouclier après la séparation. Vidéo !

Pour que l’enfant ne vive pas mal sa nouvelle situation d’enfant de parents divorcés, Ali Tao, psychologue-clinicien et psychopathologue, comme Mme Ilboudo, invitent les parents à la communication et à appliquer la coparentalité. « Même si vous êtes divorcés, vous restez un couple parental pour l’intérêt de l’enfant », conseille le psychologue. Pour lui, tout d’abord, il faut savoir informer l’enfant, même s’il est petit, de votre séparation. « Il ne faut pas que vous transporter vos souffrances, les causes du divorce, pour aller expliquer à l’enfant. Mais lui montrer que vous l’aimez, que vous avez en tête son intérêt, et que vous restez un couple pour le soutenir, même si vous n’allez pas vivre sous le même toit », suggère M. Tao. Il appelle, par ailleurs, les parents à se faire accompagner pour faire baisser la tension, la pression.

« …vous voyez des enfants qui vont, à un certain moment, tuer le père ou la mère »

« Si l’enfant est déjà impacté par le divorce, il faut que les parents comprennent ce qu’il est en train de manifester comme signes de souffrance, de détresse. Il ne faut pas qu’on essaie de le bloquer ou du moins de l’amener à inhiber, à ne pas exprimer sa souffrance. Parce que, s’il n’arrive pas à s’exprimer et à exprimer ses émotions, il peut les refouler et s’il refoule ça dans l’inconscient, le jour où ça va jaillir, ça sera difficile. C’est là que souvent, vous voyez des enfants qui vont, à un certain moment, tuer le père ou la mère », prévient le psychologue-clinicien et psychopathologue, Ali Tao. Il invite, donc, les parents à être attentifs et à l’écoute de leurs enfants et de les orienter vers un professionnel pour au moins consulter.

Pour éviter ces conséquences sur les enfants, il faut œuvrer pour bâtir un foyer stable où ils pourront bien s’épanouir. Selon dame Suzanne Ilboudo de l’Association des femmes divorcées et des femmes et enfants en difficultés, il faut apprendre à bien se connaître avant de se marier. Et une fois dans le couple, il faut beaucoup communiquer. Vidéo !

Le psychologue Ali Tao, lui, suggère qu’avant le mariage, chacun « répare ses propres plaies, ses souffrances ». « Vous pouvez consulter un conseiller conjugal, un psychologue, un confident tout simplement ou un ami avec qui vous êtes sûr que ce que vous avez à vous dire ne va pas sortir, pour déjà chercher à soigner vos propres souffrances. Le mariage, c’est la rencontre des personnes qui ont des histoires différentes, qui ont des souffrances aussi différentes. Donc, essayez de se réparer en soi et d’aider déjà à prévenir beaucoup de choses », affirme-t-il.

Et une fois marié, il faut travailler, selon M. Tao, sur la communication, la gestion des relations dans le couple et avoir ce qu’on appelle guidance parentale. « Être parent, c’est quoi ? Parce qu’il y a des gens qui ne mesurent pas tout ça, en fait. Donc il faut apprendre à être parent, à connaître ce qui est la fonction parentale et tout ce qui suit. Ça s’apprend », recommande-t-il.

Par Daouda ZONGO