Accueil Opinion Trafic des personnes humaines : un « mal » à l’interne

Trafic des personnes humaines : un « mal » à l’interne

Photo d'illustration (DR)

Traitant du trafic des personnes humaines, Père OGUDO Kingsley CSV, Clercs de Saint Viateur à Ouagadougou, affirme que le « gouvernement burkinabè est bel et bien conscient de cette réalité ». Ce qui l’amène  à penser que le trafic des personnes humaines est un « mal » à l’interne.

INTRODUCTION

La question de la traite des êtres humains est une grave «blessure» qui persiste aujourd’hui dans le monde malgré le niveau de civilisation atteint par l’humanité et les efforts déployés par tous les pays pour l’éliminer. Cela constitue également un défi majeur pour le continent africain et en particulier pour le Burkina Faso en tant que pays qui dispose d’un mécanisme de réponse juridique et institutionnel. Voici l’un des phénomènes phénoménaux qui a le plus affecté le développement humain. Le Burkina Faso n’est pas épargné par ce problème de traite des êtres humains. Cela se reflète dans les données du rapport national 2015 sur la traite des enfants au Burkina Faso, qui fait état de 1099 enfants soupçonnés d’être victimes de la traite interceptées et dans son rapport national 2016 sur la traite des personnes. En effet, par son positionnement géographique, le Burkina Faso est à la fois un pays de recrutement, de transit et de destination des victimes. Cette pratique dégradante et insidieuse, qui remonte à l’Antiquité, a mis en lumière la vie de Sainte Joséphine BAKHITA. La vie de cette jeune fille Soudanaise est une histoire qui pousse à forger une détermination ferme de travailler de manière efficace pour libérer des femmes et des jeunes filles de l’oppression et de la violence, et de restaurer en elles leur dignité. Alors, la question se pose : qui est Joséphine BAKHITA ? En quoi la vie de cette « esclave » devenue « Sainte » peut encourager davantage l’Etat burkinabè à combattre la traite des personnes ? En quoi les missionnaires peuvent contribuer à transformer ce « mal » en « Bien » ? C’est ce que cet article décrit.

SAINTE JOSEPHINE BAKHITA : DE L’ESCLAVAGE A LA SAINTETE 

Depuis l’année 2000, chaque 08 Février l’Eglise appelle ses fidèles à célébrer la sainte Joséphine BAKHITA, cette jeune Soudanaise, née dans la région du Darfour, vendue en esclavage à l’âge de 9 ans, devenue religieuse Canossienne en Italie et canonisée par Saint Jean-Paul II en l’An 2000. L’histoire a montré que cette jeune fille, contre son gré, est vendue dans plusieurs endroits et passée par plusieurs familles avant d’atterrir dans la famille en Italie comme la gardienne de la fille qu’elle doit accompagner partout, même à l’église. C’est, en effet, sur ce chemin de gardiennage qu’elle va retrouver le chemin vers l’Eglise, vers sa conversion et vers sa vocation comme religieuse des Sœurs Canossiennes de la Charité. Elle raconte dans son autobiographie : « En voyant le soleil, la lune et les étoiles, je me demandais qui pouvait être le Maître de ces merveilles. Et j’ai ressenti un grand désir de le voir, de le connaître et de lui rendre hommage ».  Après une longue année de service sans faille dans la moisson du Seigneur et après des longues années des maladies, elle mourut en 1947, dans le couvent des Canossiennes de Schio. Dans l’optique de « vox populi – vox Dei » (voix du peuple est la voix de Dieu), les témoignages et les démarches de sa béatification ont débuté en 1959.  Elle fut béatifiée en 1992, canonisée en 2000 et déclarée comme la sainte patronne des victimes de la traite des personnes, de l’esclavage et le trafic humain.

L’histoire de cette jeune fille moins connue semble une histoire ordinaire et agréable dans le contexte de son temps, mais en réalité c’est une histoire de la croix au feu de souffrance. Une histoire marquée par la méchanceté de l’être humain à la détermination de transformer le « mal » en « Bien ». Car en vérité si elle s’appelle « Bakhita » qui veut dire « la chanceuse », c’est dû au fait qu’elle est restée vivante et debout après des tortures et des circonstances inhumaines qu’elle a subies. Son histoire nous interpelle aujourd’hui et suscite en nous la joie de la libération, le sens de l’espoir et la force de l’action. Comme dit le Pape Jean-Paul II : « Nous trouvons en Sainte Joséphine BAKHITA une avocate qui nous éclaire sur une émancipation véritable ». Dans son Encyclique de 2007 sur l’espérance, le Pape Benoît XVI place Saint BAKHITA comme l’icône d’espérance et la conscience humaine : « Rencontrer Dieu en ce monde cruel et parvenir à le connaître, c’est recevoir l’espérance ». Et c’est grâce au témoignage de cette jeune Africaine et son sens déterminant que les Supérieurs Majeurs de toutes les congrégations Catholiques ont mis la main ensemble pour constituer les réseaux « Talitha Kum » comme réponse à toutes formes d’oppression, des traites et de l’injustice envers l’être humain. Ces réseaux Talitha-Kum (Jeune fille lève-toi, Mc 5,41) vient justifier la conscience évangélique et la mission christique qui ferme pas les yeux à tout ceux qui oppressent la personne humaine et aussi redonner la vie et la dignité à ceux et celles, victimes d’exploitation ou de trafic. La question alors demeure : Le gouvernement burkinabè est-il conscient de cette réalité ?

LA SOCIETE BURKINABE ET LA TRAITE DES PERSONNES

La réponse à cette question apparait évidente, car nous savons que là où se trouvent deux ou trois personnes, existent aussi l’exploitation et l’injustice. L’homme, par sa nature brute vise un bonheur ultime, même s’il faut marcher sur les autres pour y parvenir, il le fera. Au Burkina Faso, la traite des êtres humains peut être une activité lucrative et les responsables sont souvent liés au crime organisé. Cependant, étant donné que la traite affecte généralement des personnes vulnérables, la plupart des victimes ne seront probablement jamais identifiées et aidées. C’est un fait connu que le Burkina Faso est une terre de migration. C’est à la fois un pays de destination, d’origine et de transit. C’est un pays de destination en raison des migrations des pays frontaliers, mais aussi un pays d’origine et de transit en raison des flux migratoires des jeunes filles, pour la plupart venant des pays anglophones. En effet, il y a deux types de traites des personnes très visibles au Burkina Faso : l’exploitation des jeunes garçons et les jeunes filles dans les sites miniers ou dans les pays (Côte-D’Ivoire) pour les travaux forcés dans les plantations et le trafic des jeunes filles, surtout venant des pays anglophones pour la prostitution.

En tant que jeune missionnaire et prêtre à Banfora, dans la région des Cascades, qui compte seulement une dixième des kilomètres de la frontière de la Côte-d’Ivoire, j’ai vu défiler des jeunes garçons venant des différents villages de l’environnant pour se rendre en Côte-d’Ivoire. J’ai vu également les liens entre les expéditeurs et les parents de ces enfants qui semblent être d’accord du départ de leurs enfants à la « terre promise ». Par contre, Banfora est une ville riche en ressources humaines et en sites touristiques. Faute de soins et d’investissements, notamment dans l’éducation, les jeunes grandissent dans la confusion et l’ignorance et sont facilement attirés et utilisés comme main-d’œuvre vers les sites aurifères ou miniers. D’autres ont été acheminés vers le pays voisins (Côte d’Ivoire) pour travailler dans les plantations. En collaboration avec parfois leurs parents, ces enfants ont été poussés dans les champs pour travailler, avec peu à manger et pratiquement nulle part où dormir. L’argent qu’ils génèrent est payé à leurs parents ou à l’intermédiaire.

En tant que pays d’accueil, le Burkina voit entrer sur son territoire de nombreuses filles venant des pays côtiers, certaines exploitées, d’autres venant d’elles-mêmes pour se prostituer ou ce que les gens appellent « les filles de Joies ». Certains de ces filles venant des pays anglophones comme le Nigeria, le Ghana etc., atterrissent au Burkina Faso par déception, leurs passeports confisqués et par faute de langue, elles sont obligées de se vendre pour rembourser leurs « Patronne ». Jours et nuits, elles se baladent dans les grands maquis de la ville, dans les rues isolées ou bien enfermées dans une maison, où les hommes défilent pour se détendre. Ces victimes deviennent les esclaves d’un petit groupe des « gourmands » qui utilisent leurs corps pour s’enrichir.

Le gouvernement burkinabè est bel et bien conscient de cette réalité, puisse que dans son rapport national 2016 sur la traite des personnes, il fait mention de l’objectif du rapport. En énumérant le bilan des actions menées, il dégage en effet, les insatisfactions à savoir : manques des infrastructures et des équipements pour les Forces de l’ordre, manque des documentations de ces victimes et leurs prédateurs, insuffisance de collaboration entre les structures de sécurité et la population, manque des lieux d’hébergement ou des réhabilitations pour les victimes, insuffisance d’application de l’accord avec la République de Côte-d’Ivoire en matière de lutte contre la traite transfrontalière de l’enfant signé le 17 octobre 2013, la non-disponibilité de la ligne d’assistance aux enfants 24h / 24 et sa facturation sur le réseau téléphonique : Telmob ou Orange. Même s’il reste encore beaucoup à faire, nous pouvons voir que la conscience de gouvernement est, dans une certaine mesure, positive pour la lutte contre la traite et l’exploitation des êtres humains au Burkina Faso.

MISSIONNAIRE SUR TERRE : comment Transformer le « mal » en « Bien »

Tout au long de la mission de Jésus Christ sur la terre, il est évident que Dieu ne se laisse indifférent face aux injustices de son temps. A plusieurs reprises il a réprimé les pharisiens, les scribes et même les responsables de son temps pour le manque d’équilibre et d’équité dans la justice sociale. Il s’est allié au plus faible, aux vulnérables, aux prisonniers, veuves, enfants etc. : « Tout ce que tu feras aux gens de cette catégorie, c’est à moi tu l’auras fait  (Mt 25, 40) ». Ainsi donc, la mission de Jésus n’est pas pour le bien portant, les rassasiés, les biens placés, les prédateurs mais plutôt pour les opprimés, les malades, les esclaves, en fait, toutes les victimes d’injustices, de l’inhumanité de l’homme envers son semblable.

En tant que baptisés et missionnaires sur terre, à la suite de la mission christique, notre objectif ne devait pas ignorer les injustices de notre temps. Nous ne devons pas fermer les yeux aux souffrances du peuple de Dieu, nous ne devons pas laisser les monstres du trafic et d’exploitation envahir notre société, nous ne devons pas fermer les yeux aux cris du cœur du peuple de Dieu : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ » (Gaudium et Spes 1) . Nous devons aller à la recherche des brebis égarées, à la sauvegarde des brebis kidnappées et à la libération des brebis victimes de trafic. Partout où nous sommes, nous devons collaborer avec la population dans la sensibilisation et avec les Forces de sécurité et de l’ordre et les inviter à prendre au sérieux leur travail de « veilleur de la société ». Nous devons créer un cadre de concertation avec les agents de la communication, de la radio, la télévision ainsi que les réseaux sociaux pour éclairer la conscience de la population à la réalité du « mal » parmi nous. Notre mission ne devait pas se limiter sur la prédication ou la consolation verbale, mais plutôt sur l’aspect pratique d’accompagnement et de réhabilitation de ces victimes. Nous devons montrer le visage de Dieu aux plus faibles de notre société et rétablir sa dignité. En commençant par notre entourage, nos gardiens et nos servants à la maison, nos jardiniers, nos voisins, nos collègues et d’autres que nous rencontrons sur nos chemins. Ainsi donc, nous ne devenons pas seulement les artisans de paix, mais les acteurs capables de transformer le « mal » en « Bien ».

CONCLUSION

Cette mission est très énorme et complexe, car tu es en face d’un groupe des criminels bien organisés et bien connectés. Mais au-delà de ça, je crois que pour améliorer la situation; le gouvernement du Burkina Faso doit s’engager dans une prise de conscience officielle à grande échelle et mondiale. Collaborer avec différents membres de la communauté locale, tels que les autorités administratives, religieuses, les associations locales, les organisations non gouvernementales, les syndicats de chauffeurs de bus et de camions et les organisations confessionnelles, afin de mettre un terme à cette modernité bien structurée d’esclavage. Il doit exister également des campagnes de sensibilisation diffusées à la télévision et à la radio; dénonçant cette pratique et fournir un numéro accessible aux citoyens à appeler lorsque de tels cas se présentent.

Le gouvernement doit établir une politique migratoire clairement définie, comme moyen pour traiter efficacement les flux migratoires irréguliers. Cette structure «Action Sociale» en collaboration avec d’autres associations confessionnelles doit travailler main dans la main pour identifier à la fois les victimes de la traite des êtres humains et leurs auteurs. Ces personnes seront immédiatement remises à la police, tandis que leurs victimes sont dirigées vers des centres de secours pour des conseils psychologiques. Cela consiste donc en la réinsertion de l’enfant dans son milieu social avec un accompagnement social adapté.

Chers frères et sœurs, en ce jour 8 Janvier 2021, jour béni du Seigneur, jour de fête de la Sainte Joséphine BAKHITA, Sainte Patronne des victimes de traite de la personne humaine. Elle qui a su lever la tête dans l’océan d’injustice et de mépris, elle nous invite aujourd’hui à ne plus répéter les erreurs du passé, à ne plus exploiter nos semblables, car « l’être humain n’est pas un objet à conformer au désir d’autrui ». Les mépris que subissent ces jeunes générations montrent que l’homme est aujourd’hui l’être le plus inhumain au monde. L’ennemi à lui-même. Ainsi donc, disons « Stop », au trafic des personnes humaines, levons-nous contre ce monstre parmi nous, sensibilisons nos semblables au danger que transversent ces victimes. Que la prière de Sainte BAKHITA libère l’humanité de l’oppression pour un monde équitable – Amen

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