
Titre: Les pratiques agroécologiques des paysans à Yilou au Burkina Faso : Vers une agriculture durable et résiliente
Auteur : Sidonie Aristide IMA/OUOBA, Anthropologie Sociale et Culturelle, Chargé de Recherche, CNRST/ INERA, Burkina Faso, imasidonie@yahoo.fr
Résumé
La forme productiviste de l’agriculture au Burkina Faso a des conséquences directes sur la dégradation des sols. C’est dans ce cadre que le projet Sustain SAHEL a introduit l’approche agroécologique pour pallier la dégradation des sols. Cette approche combine plusieurs principes écologiques qui sont le respect de l’environnement, l’utilisation de fertilisants naturels, économie de l’eau et technologies locales. L’approche agroécologique est mise en œuvre par des agriculteurs de la commune de Guibaré dans la province du Bam. Il s’agit dans cette recherche d’analyser les perceptions des producteurs sur cette pratique agroécologique.
Introduction
Au Burkina Faso, le potentiel ligneux est fortement affecté par les changements climatiques et les facteurs anthropiques, entraînant une dégradation des écosystèmes, une baisse de la productivité des sols et une multiplication des conflits d’exploitation. Selon le MEEVC (2018, p. 10), « environ 19% des terres du territoire national burkinabé sont en péril dû au mauvais système d’utilisation des terres et aux éléments démographiques, économiques ou sociopolitiques. Chaque année, le pays perd 469 650 hectares de ses terres productives ». Face à cette dégradation, le projet Sustain SAHEL a introduit l’approche agroécologique pour renforcer la résilience des exploitations familiales par l’intégration des cultures, arbres et bétail (CAB). Cependant, l’adoption et la pérennisation des pratiques agroécologiques demeurent limitées. K.T.R. Hilou et al. (2022, p. 403) soulignent le rôle des organisations de producteurs, ONG et techniciens dans leur expérimentation et leur diffusion, mais montrent également que les valeurs et logiques paysannes peuvent freiner leur appropriation. Certains producteurs les perçoivent comme exigeantes en travail et associées à des rendements incertains. S. Kambiré et al. (2023, p. 602) montrent que l’adoption d’une technologie dépend de facteurs socio-démographiques, économiques, institutionnels et territoriaux. De même, Morin-Kasprzyk et al. (2015, p. 20) relèvent que certaines solutions agroécologiques restent trop contraignantes pour les exploitations vulnérables, davantage attirées par les intrants conventionnels qui réduisent la pénibilité du travail. L’analyse de ces choix nécessite ainsi de considérer les rationalités paysannes au-delà des seuls motifs utilitaires. Pour Leroux (2020, p. 216), les comportements s’expliquent également par les motivations et les intentions des acteurs. La prise en compte des perceptions et savoirs locaux apparaît dès lors essentielle. Agossou (2008, p. 16) souligne les lacunes existant entre savoirs scientifiques et paysans, tandis que Tyano (2021, p. 56) montre le recours à certaines pratiques traditionnelles peu coûteuses, notamment le paillage. Dès lors, cette étude interroge la perception des technologies agroécologiques, leur appréciation, leurs contraintes, les solutions endogènes mobilisées et les déterminants de leur adoption par les producteurs.
- Matériels et méthodes
Le village de Yilou se situe dans la commune rurale de Guibaré, une des neuf communes de la province du Bam qui, avec le Sanmatenga et le Nanmantenga forment la Région des Kuilsé (ex. Centre-Nord). Yilou est distant de 76 Km de Ouagadougou sur la RN 22, et de 10 Km de Guibaré, Chef-lieu du département, (PDRD, 2009, p.15). La population de la commune rurale de Guibaré selon le recensement général de la population et de l’habitat en 2019 était de 37419 habitants dont 17728 hommes et 19703 femmes, (INSD, 2022, p.118). Elle est composée principalement de Mossi (le peuple autochtone), de Peuls et de Yarcé. L’agriculture de type pluviale est essentiellement tournée vers les cultures céréalières et tributaire de la pluviométrie qui est en moyenne comprise entre 450 à 700 mm/an (RCN/CR, 2014, p.55). Dix-sept (17) villages de la commune de Guibaré furent touchés par les entretiens, ce sont : Barsa, Bissa, Bokin, Garga, Guibaré, Gougré , Imiougou, Karentenga, Niangouèla, Pissy, Sabcé, Sakoudi, Sindri, Tongtenga, Vousnango, Watinoma et Zandkom.
Les données ont été collectées à partir de sources documentaires, d’enquêtes de terrain, d’observations directes et de prises de vue. La collecte auprès des producteurs s’est déroulée de juillet à septembre 2024. Les enquêtés ont été sélectionnés à partir de la liste des acteurs bénéficiaires établie avec les producteurs et les personnes ressources locales, en tenant compte du genre et de la philosophie inclusive du projet. Deux personnes par village ont été sélectionnées stratégiquement dans 20 villages. Au total, 40 producteurs issus de 17 villages ont été individuellement enquêtés en langue locale (mooré), avec des garanties de confidentialité et d’anonymat. Le traitement des données a combiné les approches quantitative et qualitative. Les données qualitatives ont fait l’objet d’une transcription, puis d’une condensation et d’un classement par catégories à partir des verbatim. L’analyse s’est appuyée sur les méthodes d’analyse qualitative de Miles, Huberman et Saldaña (2014).
L’analyse des pratiques agroécologiques et des perceptions des producteurs s’inscrit dans les théories de l’adoption des innovations agricoles, notamment la théorie de la diffusion des innovations d’Everett Rogers. À ce propos, Fèvres (2012, p. 135) rapporte : « Rogers établit pour la première fois sa théorie en observant des agriculteurs de l’Iowa et leur capacité à intégrer, ou à rejeter l’innovation agricole. Plus l’avantage relatif perçu est élevé, plus la probabilité d’adoption est importante »
Pour une prévision de 55 producteurs et 20 villages dans le site de Yilou, 40 producteurs dont 24 hommes et 16 femmes furent touchés par les entretiens. Les résultats des données révèlent que la majorité des femmes (12 personnes) a un âge compris entre 36 et 46 ans et la plupart des hommes (8 personnes) se trouve dans la tranche d’âge de 47 à 57 ans. Dans la tranche d’âge des plus âgés, les hommes sont les plus nombreux (4) par rapport aux femmes (1 personne). Tous les producteurs ont été formés et détiennent une expérience d’une durée moyenne de 8,89 ans pour les hommes et les femmes en ont en moyenne 3, 67 ans.
2.2. Technologies pratiquées par les producteurs
Différents déterminants naturels et les actions anthropiques ont entraîné une dégradation des sols et contraint les producteurs à des pratiques diverses pour fertiliser les sols (voir figure 1)

Source : collecte des données, site de Yilou, juillet-septembre 2024
Figure 1 : Technologies pratiquées
Cette figure révèle que la plupart des producteurs font usage du paillage pour fertiliser leurs champs. La technologie la plus utilisée est le paillage + Zaï (45 %) suivie du Paillage +Zaï + fumure organique (27,50 %). Elle révèle aussi que les sols sont dégradés et les producteurs adoptent des combinaisons de technologies « Les moins coûteux, faciles à réaliser en fonction de leurs moyens financiers et de la main d’œuvre », nous confient-ils. D’autres combinaisons de technologies sont faiblement réalisées par les producteurs du fait de leur coût élevé, il s’agit du paillage en association avec les bandes enherbées et le compost.
2.3 Raisons de la pratique des technologies par les producteurs
Diverses raisons (fig. 2) sont données par les producteurs. Ils sont unanimes à reconnaître que la mise en place des technologies permet de fertiliser les sols dégradés, augmenter l’humidité dans les champs et accroître les rendements agricoles. La mise en œuvre du type de technologies dans les champs est dépendante des cultures et des objectifs de production. En effet, la production agricole est d’abord destinée à la consommation, ensuite aux différents usages socio-culturels et enfin, à la commercialisation pour satisfaire aux besoins des membres du ménage.
Source : collecte des données, site de Yilou, juillet-septembre 2024
Figure 2 : Raisons de mise en œuvre des technologies
2.4 Contraintes de mise en œuvre des technologies et Solutions endogènes
Des contraintes de mise en œuvre des technologies ont été soulevées par les producteurs. Il s’agit notamment de l’insuffisance de moyen financier pour l’acquisition des intrants (plants, grillage, fumure organique, semences améliorées, Burkina phosphate), la variabilité climatique, l’insuffisance d’eau pour l’application des technologies, l’insuffisance de la main d’œuvre, l’insuffisance de fumure organique, la coupe abusive du bois, la difficulté à protéger et à entretenir les plantules épargnées dans les champs en saison sèche, la divagation et la mortalité des animaux et les feuilles utilisées pour le paillage sont emportées souvent par le vent.
Face à ces contraintes, des solutions endogènes ont été développées par les producteurs (fig. 3).

Source : collecte des données, site de Yilou, juillet-septembre 2024
Figure 3 : Solutions endogènes
NB : Entraide (sensibilisation des producteurs par les notables du village, emprunt de matériels agricoles).
Les initiatives endogènes sont : Planter très tôt les arbres, en début d’hivernage, usage des feuilles et graines de neem pour lutter contre les attaques des termites, l’usage d’os et de sel dans les trous des plants afin d’éloigner les termites du trou, usage d’os et de sel dans le trou avant de planter, enfouissement de panicules vides de sorgho dans les trous de plants.
Néanmoins, différents types d’accompagnement ont été soulignés par les producteurs. Il s’agit du renforcement de capacité en production de plants, en fabrication de compost et en embouche ovine et bovine, appui en matériels de travail (20%), faciliter l’accès à l’engrais et aux semences améliorées (15%), subventionner les grilles de protection des plants (12,50%) et la facilitation à l’achat des animaux afin d’avoir du fumier (5%). Cependant, des déterminants constituent des freins à l’adoption de la technologie dont notamment les variabilités climatiques évoqués par 37,50% des producteurs et l’insuffisance de moyens financiers et matériels soulignés par 25% des producteurs.
La mise en œuvre des technologies agroécologiques à Yilou est diversifiée, avec une prédominance du paillage à partir des feuilles d’arbustes et de ligneux. Ce résultat corrobore ceux de B. Yelemou et al. (2007, p. 59), qui montrent que les producteurs utilisent les recrus forestiers, notamment Piliostigma reticulatum et Guiera senegalensis, à des doses importantes (5 à 13 t/ha) sur les parties dégradées des champs. Le paillage, associé au zaï, aux bandes enherbées, aux cordons pierreux ou aux demi-lunes, est perçu comme un moyen de restaurer les sols et d’améliorer les rendements. Cette perception rejoint les résultats de A. Bazongo et al. (2022, p. 161), selon lesquels le paillage accroît la densité du macrofaune du sol, ainsi que ceux de M. Gnissien et al. (2023, p. 1229), qui montrent que la présence d’arbustes favorise l’augmentation du stock de carbone du sol.
Ces pratiques constituent également, pour les producteurs, une manifestation de résilience face à la dégradation des terres et un moyen d’améliorer les revenus, la nutrition et les conditions de vie. Cette représentation rejoint M. Morin-Kasprzyk et al. (2015, p. 19), pour qui l’agroécologie renvoie notamment à la gestion de la fertilité des sols et à la protection de l’environnement. A. Tyano (2021, p. 52) souligne par ailleurs que le paillage de P. reticulatum et G. senegalensis contribue à améliorer le pH du sol. Son efficacité sur les rendements est également documentée (Tyano, 2021, p. 94), tandis que l’association maïs-niébé favorise une meilleure humidité du sol (Coulibaly et al., 2024, p. 1309). Toutefois, l’adoption demeure sélective, ains rotation, association culturale et semences améliorées sont mobilisées selon les ressources disponibles, les besoins en main-d’œuvre, l’eau, les équipements et les capacités financières. Hedokingbe et al. (2025, p. 131) confirment l’intérêt combiné de ces techniques pour la fertilité et la productivité. Ainsi, conformément à S. Kambiré et al. (2023, p. 603), l’adoption technologique relève d’un processus complexe, marqué à Yilou par des arbitrages individuels et un soutien institutionnel jugé insuffisant.
Conclusion
Les paysans burkinabè jouent un rôle crucial dans la promotion de l’agroécologie en adoptant des pratiques durables et résilientes. Malgré les nombreux avantages des pratiques agroécologiques, des défis persistent, notamment le manque d’accès aux ressources, aux technologies appropriées et aux marchés pour les produits agroécologiques. Il est essentiel d’investir dans la formation, la recherche et le développement de politiques favorables pour promouvoir davantage l’agroécologie au Burkina Faso. En reconnaissant et en soutenant ces pratiques, le Burkina Faso peut renforcer sa sécurité alimentaire, améliorer les moyens de subsistance des agriculteurs et contribuer à la préservation de l’environnement pour les générations futures.
Références bibliographiques
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Ce document de vulgarisation est tiré du chapitre d’un ouvrage collectif : IMA/OUOBA Sidonie Aristide, 2026. « Pratiques agro-écologiques et les perceptions des producteurs du site de Yilou dans la province du Bam au Burkina Faso », in FAYAMA Tionyélé, KARAMBIRI Souleymane et ADIOLA Belo. Le regard des Sciences humaines et sociales sur les changements globaux en Afrique, L’Harmattan, 2026, pp.57-75







































