Accueil A la une Mohamed Bazoum: «Je n’attends pas de la France qu’elle nous défende»

Mohamed Bazoum: «Je n’attends pas de la France qu’elle nous défende»

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Le président du Niger, Mohamed Bazoum

100 jours dans le boubou présidentiel et «toujours le même homme». 100 jours, ce n’est pas beaucoup, mais c’est bien suffisant pour donner les gages de sa volonté ferme de se mettre au service de ses concitoyens à qui il a promis sécurité, bonne gouvernance, alimentation, santé, éducation, etc., en somme, le mieux-être. Et bien que sa modestie légendaire et son humilité chevillée au corps l’empêchent de reconnaitre qu’il a tracé les bons sillons d’un nouveau vivre nigérien, ceux qui lui ont fait confiance, lors de la présidentielle de décembre 2020, affirment avec fierté, leur satisfaction d’avoir fait le bon choix pour le Niger. Ceux qui ne voulaient même pas le voir en rêve, et ont juré de ne jamais voter pour lui, sont devenus ses plus fervents supporters. «Il a renversé les anciens fondements qui bloquaient la bonne gouvernance au Niger», est persuadé le vieux K., serveur au restaurant d’un hôtel de la place. «Pourtant, je n’ai pas voté pour lui», a reconnu celui qui ne tarit plus d’éloges à l’endroit de «notre président de la république». Une amie nigérienne, avant même notre retour à Niamey, après l’investiture du chef de l’Etat nigérien, et sachant que nous avons assuré la couverture médiatique, de bout en bout, de la campagne présidentielle, dans un message sur l’un des réseaux sociaux, nous a simplement écrit: «J’ai rejoint ton camp, à cause des premiers signaux de notre président et je suis convaincue qu’il fera encore plus et mieux». Sans pouvoir passer en revue, le chapelet d’appréciations positives de ces 100 jours du président, Mohamed Bazoum, puisque c’est de lui qu’il s’agit, et que les Nigériens ont baptisé «don de Dieu» et d’autres le «king du 227», 227 étant l’indicatif téléphonique du Niger, nous ne saurons passer sous silence, ces déclarations, reprises in extenso, sur le président nigérien: «Gouverner n’est pas sorcier. Il suffit de faire le contraire de ce que les Nigériens ont vécu sur la décennie passée. Bazoum est une fois de plus, bon pour les Nigériens». Et: «Donc maintenant, les gens sont entrain d’applaudir le PR Bazoum Mohamed, vous qui êtes ses 1ers partisants au lieu de vous taire et continuer à contempler l’attente qui commence à régner au Niger, non vous venez parler de division. La Présidence De La République Du Niger n’est plus comme vous le pensez. Ce ne sont pas vos paroles qui vont le pousser à devenir mauvais. (…)». Et encore: «Le Niger a juste besoin de vrais Hommes. Bien qu’il soit contesté par bon nombre de Nigériens, il a pu arrivé et être le PR. Il fait plus parti d’un clan ou d’un parti politique. Et Dieu merci on est tous content de ce qu’il fait en tout cas jusqu’à maintenant! Où est le mal dans le fait que l’opposition l’acclame?? Ou bien ce sont pas des nigériens? Il est président de tous les nigériens (…)». Et enfin: «(…) Laissez BM faire son travail. (…)». Oui, lui Mohamed Bazoum, selon ses visiteurs du soir, ne demande qu’à faire plus, tant que tout ce qu’il entreprend, contribue au bonheur de « nous tous, ses frères et sœurs» nigériens. En tout cas, c’est, la tête toujours biens fixée sur ses solides épaules que Mohamed Bazoum garde conscience des défis qui l’attendent pour son quinquennat.

«Je n’ai pas changé, je suis le même», a réitéré Mohamed Bazoum, dans l’entretien qu’il nous accordé en cette soirée dominicale du 11 juillet 2021, alors qu’il venait de rentrer de son séjour français au cours duquel il a participé, aux côtés de son homologue Emmanuel Macron, au dernier sommet sur le G5 Sahel, le 9 juillet. Sans chercher à comprendre comment il a pu récupérer aussi vite de la fatigue des milliers de kilomètres avalés et des heures harassantes de séances de travail et de traitements de dossier, mes confrères Ousséni Ilboudo de L’Observateur Paalga et Dieudonné Zoungrana de Aujourd’hui au Faso et moi-même, nous nous sommes vite empressés de lui arracher ses sentiments, à l’occasion de ses 100 jours symboliques passés dans son nouveau boubou de président du Niger. Les chantiers domestiques, entre autres, de l’éducation, de la lutte contre la corruption, de la modernisation de l’administration, de l’opération mains propres, de la suppression de certains avantages, tout comme ceux à l’échelle de la sous-région, notamment la lutte contre le terrorisme au Sahel et la présence des troupes françaises toujours dans cette zone sahélienne du continent, ont constitué la trame de ces échanges qu’il fallait mener aux pas de charge. Car le lendemain, l’infatigable Mohamed Bazoum prenait encore son avion pour d’autres destinations, dont Alger, où il était très attendu pour parler de relations de voisinage et de l’incontournable…lutte contre le terrorisme dans le Sahel. Entretien.

« C’est vrai que je connais très bien le Niger et cette connaissance me confère une certaine aptitude à diriger ce pays. »

Wakat Séra: Excellence, comment vous sentez-vous 100 jours après votre investiture dans vos habits de nouveau Président de la République du Niger? 

Mohamed Bazoum-Président de la république du Niger: Je me sens plutôt moi-même…

C’est-à-dire?

En vérité, je ne suis pas quelqu’un qui ignore l’Etat, je savais ce qu’il y avait à faire et ma fonction de président m’a confirmé à peu près ce que je savais.

Dites-nous, votre dressing code vous impose-t-il le costume de l’Occident quand vous y allez, comme ce fut le cas récemment à Paris?

Oh! Je préfère m’habiller comme les Occidentaux quand je suis chez eux. C’est mieux à mon avis.

Le dossier le plus brûlant que vous avez trouvé en arrivant sur votre bureau présidentiel, c’est bien sûr le terrorisme. Où en êtes-vous avec votre plan de riposte? 

Il n’y a pas de doute, le terrorisme gagne du terrain en Afrique de l’Ouest. Il est même en train de s’étendre pour affecter les zones jusque-là épargnées. Il s’est en particulier très étendu au Mali.  Ici au Niger la situation ne s’est pas dégradée. Nous avons contenu le phénomène. Certainement que nous avons un bien meilleur rapport de force aujourd’hui qu’il y a de cela trois mois, grâce à Dieu. Ce que je sais, c’est que dans le lit du Lac Tchad, le mouvement terroriste Boko Haram et son avatar l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP en anglais) ont moins de capacité à nous faire mal qu’au mois d’avril.

Qu’avez-vous bien pu faire en trois mois déjà pour parvenir à ce résultat? 

C’est tout simplement l’aboutissement d’un travail qui avait été fait antérieurement. Nous avons un dispositif aérien qui est devenu complètement fonctionnel à Diffa. Cela a changé considérablement le rapport de force. Sur Tillabéri, nous avons également un dispositif qui s’est beaucoup affirmé à force d’expériences. Et cette tendance à l’amélioration a atteint un point où nous sommes dans une position plus favorable. Puis, nous avons eu une opération bien coordonnée avec Barkhane sur Tillabéri qui a été très profitable pour nos forces armées et désastreuse pour l’ennemi. Nous avons eu aussi récemment une bonne coopération avec les forces burkinabè. Cette opération «Tanli» aussi a donné de bons résultats.

On pourrait croire qu’il s’agit de victoires conjoncturelles et que nous avons été seulement portés par des épisodes heureux, mais moi j’ai la conviction qu’à l’Est c’est le rapport de force lui-même qui a changé, qui s’est inversé en notre faveur et c’est la même chose du côté de la frontière du Mali et celle du Burkina Faso.

L’autre fait majeur depuis que vous êtes là, c’est la réinstallation des populations déplacées dans la région de Diffa. Quelle garantie avez-vous que ce retour sera définitif parce que toutes les conditions sécuritaires auront été réunies? 

C’est à partir de l’appréciation très fine que j’ai faite des rapports de force que j’ai décidé que les populations doivent retourner chez elles et elles n’en demandaient pas plus. Elles ont été enthousiastes et ont répondu favorablement.

En vérité, Boko Haram a intérêt à ce que les populations quittent leurs terroirs pour se les approprier afin de développer son économie criminelle. Les intérêts des populations qui veulent vivre paisiblement de leurs activités économiques ne sont pas compatibles avec les intérêts de Boko Haram. C’est pourquoi par conséquent, il faut faire en sorte que les populations retournent dans leurs terroirs. Et si elles se livrent à leurs activités, elles deviennent un grand allié de nos forces de sécurité intérieure et de nos forces de défense. Nous nous appuierons mieux sur les populations en matière de renseignements si elles sont sur place que si elles sont absentes. Nous aurons des capacités de renseignements beaucoup plus faciles si elles sont sur place. C’est pourquoi elles sont l’ennemi des terroristes, ils n ‘en veulent pas dans les régions qu’ils veulent occuper de façon exclusive. Donc, l’un des instruments de notre combat, c’est le retour des populations et le fait qu’elles s’adonnent à leurs activités.

En dehors de Boko Haram à Diffa on sent qu’il y a une lutte acharnée des forces nigériennes au niveau de Tillabéri dans la zone dite des trois frontières. Quelle est la motivation de cette concentration sur Tillabéri? 

C’est parce que nous sommes régulièrement agressés sur ce front. Les bases de l’Etat islamique dans le grand Sahara sont dans les régions de Ménaka et de Gao au Mali. C’est entre ces deux régions précisément que vous avez l’épicentre de l’EIGS, proche de notre frontière du côté de Tillabéri. Et c’est là que nous sommes le plus agressés par notre adversaire le plus aguerri et le plus redoutable. Du côté du Burkina Faso, nous avons surtout des bases qui se réclament du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) qui sont le prolongement de ce que fait Hamadou Kouffa au Mali relayé par ses chefs au Burkina Faso. Ce mouvement-là nous paraît moins organisé, moins structuré, moins aguerri que celui de la région de Ménaka. C’est un ennemi plus faible, le combattre est beaucoup plus facile que de combattre l’EIGS du côté de Ménaka.

La connaissance pointue que vous avez du Niger dans ses moindres recoins ne participe-t-elle pas aux résultats encourageants que vous avez déjà obtenus en matière de lutte contre le terrorisme?

Je n’en sais rien. Je pense que c’est davantage l’affaire des hommes sur le terrain que des dirigeants. Honnêtement, en trois mois je ne me suis pas présenté avec une baguette magique pour que les choses changent en un clin d’œil. Ce serait présomptueux. Cela dit, c’est vrai que je connais très bien le Niger et cette connaissance me confère une certaine aptitude à diriger ce pays.

Pour certains analystes, si jonction de califat il devait y avoir, ce serait du côté de Diffa, où, malgré la forte insécurité, vous avez passé une visite de trois jours et dormi deux nuits aux côtés des populations, avant de vous rendre, par la suite, en France. Est-ce pour cela qu’à la faveur de votre récent séjour parisien, la France vous a choisi un peu comme le superviseur de la zone, comme l’As de cœur de Macron dans le Sahel? 

Non! Moi, quand j’entends des journalistes dire qu’il peut y avoir jonction de ce côté-là, c’est parce qu’ils ignorent la géographie des lieux. Entre les bases de Boko Haram dans l’Etat de Borno au Nigeria et la forêt où sévit le banditisme dans les États de Zamfara et de Katsina, il y a les Etats de Kanu, de Jigawa, il y a L’Etat de Yobe où la géographie est totalement différente. C’est un espace très dégagé où il n’y a pas de montagne, pas de forêt, donc pas de base possible pour des organisations terroristes. Mais les journalistes que vous êtes et certains analystes qui sont loin de ces lieux, peuvent se permettre beaucoup de choses et spéculer, se faire passer pour des connaisseurs de ces questions-là. Il n’y aura jamais de jonction entre les terroristes à ce niveau, parce que tout simplement, il n’y aura jamais de continuum géographique susceptible de permettre que cette jonction ait lieu et nous, nous n’avons jamais envisagé une telle situation.

Seriez-vous prêt à redire dans les mêmes termes, vos propos qui ont suscité la polémique sur le G5 Sahel et ce que vous attendez de la France? 

Mais je l’ai dit publiquement non?  Je lis la presse et je connais les griefs qui sont faits à la France par une certaine opinion des Africains. Moi je n’ai pas de lien particulier avec la France, mais je ne reprocherai jamais à la France de ne pas assez nous défendre, parce que je n’attends pas de la France qu’elle nous défende. Moi je veux me défendre moi-même et tout ce que je peux souhaiter de la France aujourd’hui, compte tenu de mes lacunes sur certains aspects des exigences dans les combats, c’est qu’elle me complète, ou que les États-Unis me complètent. Moi je veux que les Nations-Unies financent la Force du G5 Sahel et donnent des équipements à l’armée du Burkina Faso, du Mali et du Niger, pour faire ce combat.

« Il n’y a pas de doute, le terrorisme gagne du terrain en Afrique de l’Ouest. »

L’ONU c’est notre maison commune. C’est pourquoi nous demandons de mettre la force du G5 Sahel sous le chapitre 7 de la charte des Nations unies. Mais les pays qui ne sont pas notre maison comme l’ONU l’est, nous ne pouvons pas leur demander des choses comme si nous avions des droits sur eux. Nous avons une coopération dont les termes sont définis et peuvent être très clairs. Et cette coopération, en tout cas nous au Niger, nous la concevons comme une coopération où la France ou tout autre État ami qui voudrait nous aider dans ce combat nous aide là où nous avons des lacunes. Mais nous ne devons pas amener des troupes au sol et leur dire:  «allez-vous battre contre l’ennemi». Il faut aussi l’aviation.

Parce que la sécurité d’un pays est d’abord un domaine de souveraineté qui ne devrait pas être sous-traité? 

Exactement! L’idéal eût, du reste, été de ne recourir à personne. Mais nous sommes dans un état aujourd’hui où, objectivement, nous avons besoin de l’appui de nos partenaires.  Et nous n’avons aucun complexe à demander aux États-Unis, à la France et à d »autres amis, éventuellement, de former nos armées, de nous donner des équipements et le cas échéant, d’opérer avec nous au moyen des équipements technologiques qu’ils possèdent et que nous, nous n’avons pas; ou d’utiliser leur aviation que nous n’avons pas pour le moment. Mais nous faisons un travail acharné pour acquérir tous ces moyens. Et le jour où nous les aurons acquis, nous n’aurons plus besoin d’eux. Et ils n’auront aucune raison de rester sur nos différents territoires.

Monsieur le Président, restons sur votre séjour récent en France. Votre déclaration sur le Mali a plutôt irrité les autorités maliennes qui ont même convoqué, pour cela, votre ambassadeur à Bamako. On connaît votre franc-parler légendaire et on se demande si dans votre situation de chef de l’Etat, cela ne risque-t-il pas de vous jouer de vilains tours diplomatiques, notamment avec vos voisins dont vous avez pourtant besoin dans cette lutte. 

Écoutez! Les Maliens sont des frères. Ils me connaissent et savent combien je les ai souvent défendus. Je me souviens, lorsque j’étais ministre des Affaires étrangères, partout où j’allais, s’il y a un Malien dans la salle, il venait me voir pour me remercier et cela a duré quatre ans. Jusqu’ici je reçois beaucoup de messages de sympathie des Maliens parce qu’ils savent que, moi, je suis un ami sincère du Mali. Personne n’a combattu la volonté de sécession de certains Maliens plus que le Président Issoufou Mahamadou (le prédécesseur de Mohamed Bazoum, NDLR) et moi-même du temps où j’étais chef de la diplomatie nigérienne. Qu’est-ce que j’ai dit? Que la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest, NDLR) a condamné un coup d’Etat classique, conformément aux dispositions du protocole relatif à la bonne gouvernance et à la démocratie.

Au demeurant, je me souviens d’une chose lorsque le président Mahamane Ousmane avait été renversé par le général Ibrahim Barré Maïnassara, alors que moi j’étais ministre des Affaires étrangères du gouvernement de cohabitation. Le général Barré m’avait maintenu dans ma fonction sur la base des promesses qu’il organiserait, des élections lorsqu’il aura changé la constitution qui avait été identifiée comme étant la base des problèmes de cohabitation que nous avons eus. Et à la réunion des ministres des Affaires étrangères de la Francophonie qui a eu lieu en France à la fin du mois de février 1996, quelques semaines après le coup d’Etat, le ministre malien des Affaires étrangères Dioncounda Traoré avait exigé que je sois exclu de la réunion qui se tenait à Bordeaux. Nous avons difficilement négocié le principe qu’on nous laisse parler. Et c’est seulement lorsqu’on m’a écouté qu’on a trouvé des circonstances atténuantes pour nous permettre de participer à la réunion. Le président Alpha Oumar Konaré avait d’ailleurs fait beaucoup de déclarations contre le putsch de Barré. Ensuite, ils vont devenir de grands amis.

« Si je dis ces choses c’est parce que je suis un frère du Mali. »

Et lorsque Barré a été renversé par le commandant Daouda Mallam Wanké, le président Alpha Oumar Konaré avait exigé que le Niger soit exclu de l’OUA (Organisation de l’unité africaine, aujourd’hui Union africaine (UA), NDLR) et cela a été fait. Le gouvernement nigérien n’avait jamais convoqué l’ambassadeur du Mali, parce que tout simplement, nous pensions qu’ils étaient, dans leur rôle de frères, de faire ce genre de remarques. En tout cas, au Niger, par deux fois, deux chefs de l’Etat du Mali et les ministres des Affaires étrangères du Mali se sont répandus dans des déclarations après des coups d’État, rappelant des principes. Des déclarations sur lesquelles les gouvernements nigériens concernés n’avaient rien eu à redire. Les Namibiens ou les Botswanais n’avaient jamais rien dit car ils sont loin et ça ne les intéressait pas. Si je dis ces choses c’est parce que je suis un frère du Mali. Si ça c’était passé dans un pays lointain, vous pouvez me faire confiance, je n’aurai eu aucune raison de dire cela.

Rappelez-vous, le jour où Ghislaine Dupont et Claude Verlon, des journalistes de RFI ont été tués à Kidal, j’avais déclaré que la France faisait les frais de ses inconséquences. D’avoir osé dire cela alors que j’étais ministre des Affaires étrangères m’a attiré beaucoup de sympathie des Maliens.  Je suis le même, je n’ai pas changé. C’est la même personne, avec la même franchise, qui avait dénoncé la France ce jour-là qui dénonce des choses au Mali aujourd’hui. Et je suis sûr que de la même manière que la majorité des Maliens avaient apprécié les choses que j’avais dénoncées contre la France, de même une majorité de Maliens apprécie ce que je dénonce aujourd’hui. Je l’ai dit parce que c’est le Mali, ce sont mes frères. Comme on dit, «qui aime bien châtie bien».

L’envoyé de Wakat Séra, Morin Yamongbè, à la droite du président Mohamed Bazoum, juste avant l’entretien.

Modernisation de l’administration, lutte contre la corruption, opération mains propres, suppression de certains avantages, le train emprunté à Paris… Autant d’actes qui se rapprochent des comportements d’un Thomas Sankara, le père de la révolution burkinabè du 4 août 1983 et assassiné le 15 octobre 1987.  Bazoum est-il  sankariste? 

Non, Bazoum était sankariste quand Sankara était vivant parce que moi j’étais un révolutionnaire et j’avais 25 ans quand il mourait. J’avais d’ailleurs créé un parti politique marxiste-léniniste clandestin le 3 Août 1983 à Ouagadougou…

Vous étiez donc à Ouaga la veille du 4-Août?

Oui, à Zogona (un quartier populaire de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, NDLR). J’étais donc sankariste à l’époque. Mais c’est parce que Sankara était jeune qu’il était sankariste. Mais s’il avait eu l’âge que j’ai aujourd’hui, il ne serait pas sankariste. Il aurait été Sankara mais pas sankariste au sens retenu par l’histoire. On ne peut pas être sankariste à 62 ans, ne serait-ce que dans le tempérament, la fougue.

Pendant la campagne présidentielle, l’un de vos chevaux de bataille c’était l’éducation, notamment celle des jeunes filles. En 100 jours quel acte fondateur avez-vous posé pour le renouveau de l’école nigérienne? 

Je n’ai pas posé d’acte fondateur. Nous sommes en train d’élaborer tous les textes législatifs et réglementaires qui vont constituer la base et le cadre des changements qui auront un impact durable dans ce que sera notre système éducatif.

Et pour le problème de l’employabilité, avez-vous tracé quelques sillons en 100 jours pour l’emploi des jeunes?

Honnêtement, dans le contexte de rareté de nos ressources, il serait présomptueux et totalement prétentieux de dire qu’on a fait des choses qui vont avoir un impact. Moi je vais mettre l’accent sur l’amélioration de la formation professionnelle, ce qui induira des changements qualitatifs. Je compte aussi promouvoir l’industrialisation de l’économie du Niger, de son agriculture en particulier. Ce sont des choses qui vont changer. L’objectif global de notre programme étant de changer le rapport entre le secteur tertiaire et les secteurs primaires et secondaires. Donc une politique de fond qui aura besoin d’un certain temps pour qu’elle soit mise en œuvre et qu’elle donne des résultats.

A plusieurs reprises, notamment dans votre discours d’investiture, vous avez tendu la main à l’opposition qui a contesté votre victoire. 100 jours après, cette main tendue a-t-elle trouvé preneur? 

Vous savez, les dirigeants de l’opposition se sont un peu auto-confinés en décidant qu’ils ne reconnaissent pas mon élection. Du coup, ils ne sont plus en mesure d’être des partenaires de dialogue avec moi. Toutefois j’ai posé bien des actes vérifiables qui ont eu des effets comparables à ceux que j’aurais attendus d’une discussion avec l’opposition.

A quoi faites-vous allusion?

Je fais allusion à cette décrispation que vous avez dû ressentir et ce jugement que porte la plupart de mes concitoyens sur moi parce qu’ils savent que je suis venu pour promouvoir la démocratie, les libertés, la bonne gouvernance, le dialogue. Il n’y a aucun citoyen qui doute de mes intentions car sur les trois premiers mois j’ai pu donner la preuve que j’y tiens beaucoup en ayant donné les gages qu’il faut à cet effet.

La construction du pipeline pour l’exportation du pétrole brut en 2023 et l’inauguration du barrage de Kandadji en 2022, sont-elles toujours dans les tuyaux si on peut dire? 

Oui, absolument. Il faut dire que le pipeline a commencé. Il y a 75 km déjà construits. Cela a démarré totalement et ça va finir avant deux ans, c’est-à-dire à l’horizon juillet 2023. Il n’y a pas de doute. Pour le barrage de Kandadji, il faut l’envisager pour 2024-2025. Il a été beaucoup impacté par la COVID, les activités se sont arrêtées.

Le président Mohamed Bazoum (milieu) pose avec les journalistes, après des échanges bien nourris

Connaissant votre relation fusionnelle avec le Burkina Faso, à quand votre première visite à Ouagadougou? 

Ce sera pour très bientôt. Je vais convenir d’une date avec mon frère, mon camarade, mon ami Roch (Roch Marc Christian Kaboré, le président du Faso, NDLR). Et je me rendrai avec plaisir dans ce pays que j’aime beaucoup qui est d’ailleurs ma deuxième patrie, celle de Salif Diallo (feu le président de l’Assemblée nationale du Burkina, NDLR) et de Blaise Compaoré (ancien président du Faso, NDLR) qui était aussi un ami et il se pourrait que j’aille le voir.

Propos recueillis à Niamey par Morin YAMONGBE