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Afrique du Sud : les devoirs s’imposent 

1993 à Johannesburg, Emmanuel Argo et Cyril Ramaphosa Secrétaire Général de l'ANC (African National Congress) présidé par Nelson Mandela

Dans cet écrit, Emmanuel Argo, Afro-descendant, né à la Martinique et Conseiller municipal au titre de la société civile en France continentale, dresse un tableau peu reluisant de la situation socio-politique en Afrique du Sud qui se dépeint sur les conditions économiques du pays. Après son constat, il est estime que des « devoirs s’imposent ».

Le 14 juillet dernier, la France, pays des droits de l’homme, a commémoré l’événement majeur qui initierait notre république. Lors du concert qui a précédé le feu d’artifice, la cantatrice sud-africaine, Pretty Yendi a chanté les plus célèbres airs d’opéra. Au même moment, pillages et émeutes faisant des victimes – plus de 117 à ce jour – se propageaient en Afrique du Sud mettant à mal une paix bien fragile, cette paix que Nelson Mandela, aimait à encourager en disant : ‘‘Together we stand, divided we fall’’, et  réussit à construire sur les décombres d’un passé ensanglanté par les violences de l’apartheid.

Jacob Zuma, son frère de lutte et dignitaire de la nation zouloue, était alors rangé aux côtés de ce premier président noir élu par le peuple sud-africain qu’il qualifiait de Rainbow nation – nation Arc-en-ciel-. Jacob Zuma a donc lui-même contribué à l’émergence d’une nouvelle nation tout en se démarquant de l’opposition fratricide entre l’ANC et la nation zouloue représentée par l’Inkata, préférant ainsi la voie de la sagesse du prix Nobel de la paix, Nelson Mandela.

La nouvelle république une fois installée, Jacob Zuma a également contribué sans réserve à la Commission Vérité et Réconciliation, cette commission qui sert désormais d’exemple à beaucoup de pays. Ainsi, sa présence aux côtés des artisans de la paix l’a de facto fait considérer comme un des leurs, à l’instar de Cyril Ramaphosa, Tabo Mbeki, Mangosuthu Buthelezi, Roelf Meyer, Frederik de Klerk et Desmond Tutu.

On peut donc s’étonner qu’un acteur historique de la lutte contre l’apartheid et de surcroît devenu  ancien président de la république, se soit laissé entraîner jusqu’à ne plus pouvoir poursuivre l’œuvre de paix initiée par ses pairs et ainsi se soustraire à la loi, au mépris d’une majorité de sud-africains et de ses engagements politiques.

‘‘La loi est dure mais c’est la loi’’, cela fait partie des règles démocratiques. Ailleurs en Afrique, en Amérique latine d’anciens présidents de la république sont allés en prison. En Occident, des premiers ministres et présidents ont déjà été condamnés à des peines fermes.

L’Afrique du Sud est riche, mais les fractures sociétales, le ralentissement économique, la pandémie de la Covid-19 et autres fractures sociales créent des frustrations et un mécontentement populaire permanent. Les émeutes et autres toyi toyis* en sont la manifestation, même si le Président actuel, Cyril Ramaphosa, tente de rétablir la confiance en l’Etat en luttant contre les prévarications et autres malversations qui gangrènent le pays.

Avec la fin de l’apartheid et la suppression des bantoustans, c’est la libre circulation des personnes et celle de l’argent plus facile qui ont favorisé l’émergence de nouvelles entreprises et donc un développement économique certain dans des métropoles ou provinces comme Gauteng/Johannesburg, le Cap, le KwaZulu Natal devenues attractives. Par ailleurs les flux d’argent de l’économie parallèle issus de la transformation des stokvels* solidaires   en compte d’épargne avec cartes bancaires uninominales utilisables partout dans le pays, ont facilité les transactions. Autant d’occasion pour les plus audacieux de profiter des aubaines et notamment ceux qui arrivaient aux affaires après avoir connu les lois scélérates de l’ancien régime.

Par ailleurs la libération du pays s’est faite par le biais de la désobéissance civile, cette force portée par une majorité de la population noire, celle qui aujourd’hui est qualifiée de ‘‘lost generation’’ ou génération perdue. C’est cette population non formée sans perspective de carrière ni couverture sociale qui se révolte aujourd’hui puisqu’elle n’a jusqu’ici rien obtenu en échange de ses privations et sacrifices.

Á leur intention, ‘‘l’affirmative action’’, ou discrimination positive, avait été prévue par l’ensemble des partenaires de la Convention pour une Afrique du Sud démocratique (CODESA) dont les travaux avaient débuté le 20 décembre 1991 à Kempton Park près de Joannesburg. Mais se limitant à certaines catégories de populations détenant un minimum d’instruction, ce programme n’a pas produit les effets escomptés. En 1992, j’avais à Kempton Park attiré l’attention d’éminents responsables sur ses limites.

Par ailleurs, la question des réparations incluant la réforme agraire n’a pas suffisamment été prise en compte lors de la Commission vérité et réconciliation. Par une redistribution raisonnée des terres accompagnée d’une formation professionnelle, la population des campagnes aurait pu rester, au lieu de rejoindre les bidonvilles des grandes métropoles et ainsi grossir le nombre de laisser pour compte.

Enfin, les industries qui du temps de l’apartheid, produisaient des biens pendant la période d’embargo, se sont délocalisées ou ont disparu, abandonnant une masse ouvrière peu formée.

Au moment où le pays est en proie à tant de difficultés économiques, sociétales et sociales, au moment où Cyril Ramaphosa tente de rétablir le droit, au moment où la pandémie de la Covid-19 met en difficulté le système sanitaire, Jacob Zuma n’avait pas à laisser ressurgir la division ethnique pour son seul profit.

Ce n’est pas seulement l’Afrique du Sud, mais c’est tout le continent africain fort d’une population de plus d’1 milliard et riche en ressources minières qui maintenant est devenu un vaste marché pour l’Asie et un pourvoyeur de matières premières, et par là-même un enjeu pour les économies des pays riches de la planète. Aussi, s’appuyant sur les autres puissances économiques émergeantes comme le Nigéria, l’Union africaine qui réunit 55 pays membres, devrait-elle initier un pilotage plus volontariste de coopération économique et sociale inter-régionale visant à réduire la pauvreté, la fuite des cerveaux et le retour au pays d’un nombre important de travailleurs formés à l’étranger qui pourraient constituer une nouvelle classe moyenne entreprenante.

Sans sécurité alimentaire, sanitaire et financière, il n’y a ni démocratie ni paix sociale durables et cela vaut aussi pour nos pays occidentaux fragilisés par la mondialisation.

Emmanuel Argo. Afro-descendant, né à la Martinique est Conseiller municipal au titre de la société civile en France continentale.

Au début des années 90, c’est en tant que grand témoin et contributeur auprès de l’African National Congress/ ANC présidé par Nelson Mandela qu’il a vécu sur place l’avènement de la nouvelle Afrique du Sud.  Á ce titre il est intervenu comme Guest-speaker à la conférence internationale : South -Africa and the European Community : Forging new links à Bruxelles. Il a participé également aux Accords de Kempton Park -Johannesburg issus de la CODESA. Présent aux cérémonies d’investiture de Nelson Mandela, il a été nommé Consultant auprès de la Commission Européenne de Bruxelles par le Ministère de l’Education du premier gouvernement de Nelson Mandela. Il est co-auteur de plusieurs ouvrages dont : ‘‘NEPAD and the African renaissance’’ ainsi que : ‘‘Economic Partnership Agreement for Eastern and Southern Africa’’ et a préfacé le livre intitulé : « Qui menace la paix et la stabilité en Afrique ». Il a rédigé de nombreux articles de presse et publié plusieurs ouvrages dont :  ‘‘Nelson Mandela et la nouvelle Afrique du Sud’’ et ‘‘Main basse sur l’argent des pauvres. Merci aux Remitt@nces’’

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