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Eau et assainissement au Burkina: «Je voudrais que le chef de l’Etat accélère la mise en action de son programme» (Roukiattou Ouédraogo)

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Roukiattou Ouédraogo

Roukiattou Ouédraogo est communicatrice. Elle a occupé, sur plusieurs années, le poste de chargée de communication au secrétariat permanent des ONG. Elle reste attachée aux enjeux du secteur de l’eau et de l’assainissement. C’est a ce titre qu’elle nous a accordé cette interview, le 9 décembre, pour partager ses attentes à l’endroit des nouvelles autorités du Burkina. En matière d’eau et d’assainissement, comment cette actrice du développement voit le Burkina Faso, à l’horizon 2025? C’est le principal sujet qu’a bien voulu aborder, Roukiattou Ouédraogo, avec l’équipe de Wakat Séra.

Wakat Séra: Quel est le plaidoyer que vous pouvez faire aujourd’hui au profit de l’eau et de l’assainissement?

Roukiattou Ouédraogo: Ces dernières années, j’ai, personnellement, eu l’occasion de travailler sur la question de l’eau et de l’assainissement, parce que au niveau du Spong (Secrétariat permanent des Ong, NDLR) il y avait un enjeu stratégique pour améliorer la situation. Si durant le premier quinquennat de 2015, beaucoup a été fait pour que l’eau soit priorisée dans le discours politique, et dans la politique en général, avec ce nouveau mandat du président Roch Marc Christian Kaboré, j’ai espoir qu’il sera fait davantage. Grâce à cette priorisation, il y a eu quelques avancées, mais le défi encore est encore énorme. Au regard des feedbacks que nous avons, venant des communautés, que ce soit en milieu urbain ou en milieu rural, il y a eu beaucoup d’efforts, mais ça n’a pas pu satisfaire les populations au niveau souhaité. Mais c’est un processus, et j’espère qu’on va aller crescendo en renforçant ce qui a déjà été fait, et, surtout, en investissant pour améliorer le service. Parce que dans le discours, on fait beaucoup d’investissements, mais est-ce qu’on s’assure que ces investissements produisent réellement des résultats concrets au niveau des bénéficiaires?

Parlant de discours politiques, des programmes ont été exposés durant la campagne électorale passée. Quelle appréciation faites-vous de la part qui y a été accordée à l’eau et à l’assainissement?

« Au cours de la campagne électorale de 2020, moi je n’ai pas beaucoup entendu le terme zéro corvée d’eau, même si dans le programme du président réélu, il y a de bonnes propositions sur le secteur »

Si on compare cette campagne à celle de 2015, on dira que, de façon empirique, sans une analyse scientifique, l’eau n’a pas été vraiment au cœur du débat. Mais peut-être que cela se justifie aussi par le contexte des élections de 2020, avec les questions de sécurité, les défis sanitaires comme celui de la Covid-19, et l’humanitaire qui constitue également un sujet de préoccupation. On a vu que les candidats ont essayé de parler d’eau et d’assainissement, mais pas comme en 2015 où on avait vu un vrai engagement des partis. Donc en gros, je sais qu’il y a du travail qui a été fait par certaines organisations de la société civile pour analyser les programmes et voir quel est le niveau de prise en compte des préoccupations de l’eau et de l’assainissement. Mais de façon globale, on perçoit qu’il y a eu des réactions, il y a eu des propositions, mais ce n’était pas aussi engagés, ambitieux, comme certaines propositions qu’on avait notées en 2015.

C’est vrai qu’il y a l’insécurité, c’est vrai qu’il y a la Covid-19, mais est-ce que cela peut amener à occulter la question de l’eau surtout qu’il est dit à raison que l’eau c’est la vie? Même avec l’insécurité il faut que les gens boivent de l’eau, il faut que les gens aient de l’eau pour leurs besoins, et dans la lutte contre la Covid-19, l’un des gestes barrière, simple mais important, c’est le lavage des mains.

Effectivement, ces questions ne doivent pas occulter les questions de l’eau et de l’assainissement. Il y a, réellement beaucoup d’interpellations, beaucoup de demandes, beaucoup de sollicitations pour satisfaire ces besoins d’eau et d’assainissement. D’ailleurs, même au niveau des personnes déplacées et autres, on sait que l’une de leurs priorités des priorités, c’est l’accès à l’assainissement et à l’eau. C’est pour pour dire que c’est vraiment une priorité qui ne peut pas être occultée, parce que dans toute situation, dans notre vie, nous avons besoin de cette eau et d’un environnement assaini. Mais les discours politiques sont ce qu’ils sont, c’est pourquoi, je pense que c’est important de rester vigilant et de continuer à mettre l’interpellation et le plaidoyer au cœur de l’action, afin que tous les décideurs, sachent que c’est une priorité et que cette priorité ne peut être négligée ou mise en arrière-plan pour quelque sujet que ce soit. Parce-que c’est vital, parce que la vie, c’est l’eau.

Ceux qui ont parlé d’eau et d’assainissement n’ont pas, non plus, dit comment ils peuvent réellement mettre à la disposition des populations, l’eau et l’assainissement. Est-ce que ce n’est pas une véritable lacune dans ces discours sortis des laboratoires de campagne électorale?

Oui, c’est une lacune. Vous savez, il y a les politiques publiques et il y a le discours politique des politiques qui vont à la conquête du pouvoir. C’est certain que, quand on va à la conquête du pouvoir, on a un discours populiste, donc les politiques cherchent à conquérir le maximum d’électeurs par les discours, mais c’est sûr que quand on revient à la réalité des politiques publiques en tant qu’action gouvernementale pour répondre aux préoccupations des populations, on est obligé de s’asseoir et regarder, plus sereinement, et de façon réaliste, ce qu’on doit faire pour résoudre le problème. Aujourd’hui on sait qui va diriger le Burkina pour les cinq années à venir. Aujourd’hui, toutes les analyses aussi montrent assez-bien, ce qu’il faut faire comme investissement pour relever le défi de l’accès à l’eau et à l’assainissement.

«Il faut aller au-delà des forages pour chercher des solutions beaucoup plus structurelles.»

De même, le Burkina s’est engagé au niveau international aussi pour satisfaire ces besoins. A cet effet, on doit dédier les ressources à tous les niveaux: les ressources humaines, les ressources techniques, les ressources matérielles, pour pouvoir apporter les vraies réponses. Comme vous le savez, on est même, en terme de politique, sur l’approche fondée sur les droits humains à l’eau, l’approche service qui a ses exigences et qui a ces types aussi d’investissement qu’il faut faire pour pouvoir résoudre les problèmes. L’idéal c’est qu’on puisse faciliter au maximum l’accès à la ressource en eau et qu’on mette aussi en place des facilités pour des latrines adéquates, mais aussi un système de gestion adéquat de ce qui qui est collecté dans nos latrines. Donc vous voyez que dans l’ensemble c’est le vrai programme du vrai politique qu’il faut en lieu et place des affirmations.

Justement, Roch Marc Christian Kaboré qui va diriger le pays pour les cinq prochaines années, avait promis le «zéro corvée d’eau» pour les cinq années passées. Les comptes faits aujourd’hui, le Burkina est loin de ce zéro corvée d’eau. Qu’est-ce qui n’a pas marché selon vous?

Zéro corvée d’eau, c’est un bon message politique. C’était un engagement ambitieux, mais connaissant le contexte et les réalités du Burkina, on a tous rêvé pour que le zéro corvée d’eau soit une réalité. Cependant, on est tous unanimes, au bilan, que ça été à un moment donné réajusté, et que malgré tout, on n’est pas à zéro corvée d’eau. Pour moi, il faut garder cette dynamique, qui permet au dirigeant de comprendre que la réalité est là et qu’il y a un besoin énorme d’investissement et que pour résoudre le problème, il doit réellement prioriser le secteur et aller à la conquête des ressources qui peuvent aider à réaliser cette ambition. Au cours de la campagne électorale de 2020, moi je n’ai pas beaucoup entendu le terme zéro corvée d’eau, même si dans le programme du président réélu, il y a de bonnes propositions sur le secteur de l’eau et de l’assainissement.

Faut-il en déduire que l’accès à l’eau est relégué aux calendes grecques? N’avez-vous pas le sentiment que l’on se dit que c’est impossible d’avoir zéro corvée d’eau?

Non, je ne le pense pas. Je ne peux que faire le constat, dans l’espoir que ce qui a été dit dans le programme est pertinent et sera réalisé. Vous avez vu même que des affiches montraient le candidat disposé à s’investir dans la maîtrise de l’eau pour la production et la boisson. Après, le slogan c’est bon, mais pour moi le défi, c’est la qualité de l’investissement qu’on met derrière. Donc si on n’utilise pas le slogan et que derrière on met vraiment des investissements pérennes, c’est-à-dire la maîtrise de la ressource, les investissements pour la captation de la ressource, son traitement, l’amélioration du service avec le renforcement des capacités, l’amélioration des stations de gestions des boues de vidange, etc., c’est l’essentiel. En tout cas, quand on analyse le programme on voit des éléments dans ce sens. Donc, le grand souhait, c’est qu’il y ait une mobilisation des ressources, ce qui va permettre de réaliser ces ambitions.

En matière d’accès à l’eau, la solution est-elle, encore, la construction à outrance des forages? N’est-il pas temps maintenant de pas passer à une autre étape que celle de la multiplication des forages?

Oui, aujourd’hui il faut aller au-delà des forages pour chercher des solutions beaucoup plus structurelles. Parce que, les forages c’est bien pour sauver la situation, mais on connaît aussi les limites des forages. Mais qu’est-ce qu’on fait de ces populations qui ont besoin d’eau? Faut-il les abandonner parce qu’on ne veut pas opter pour les forages? Non je pense qu’il faut vraiment penser à des solutions assez globales. Ça demande plus d’investissement, ça demande plus de maîtrise, mais il faut que nos politiques publiques aillent dans ce sens. On fait les forages pour sauver la situation par-ci par-là.

« Dans les politiques publiques, telles qu’elles sont élaborées pour le moment, on inscrit la question de la maîtrise en eau et son utilisation pour alimenter des zones à faible capacité à partir des zones à forte capacité »

D’ailleurs, dans les politiques publiques, telles qu’elles sont élaborées pour le moment, on inscrit la question de la maîtrise en eau et son utilisation pour alimenter des zones à faible capacité à partir des zones à forte production. Je pense qu’on doit vraiment avoir cela en ligne de mire. Je sais qu’il y a un programme, au niveau du ministère de l’Eau et de l’assainissement qui y travaille, j’espère bien qu’ils vont continuer dans ce sens et nous dire quelles sont leurs capacités en matière de ressource en eau et comment cette capacité peut être déployée pour alimenter l’ensemble du territoire, dans une vision globale.

Ne faudrait pas davantage d’effort de la part du gouvernement, pour accompagner les ONG et autres initiatives, afin de susciter l’engouement au niveau des populations dans la construction des latrines, au lieu d’attendre toujours de l’aide extérieure?

Pour l’eau, comme on le comprend tous, ce n’est pas une question aisée à traiter au niveau individuel. Par contre, l’assainissement comporte un enjeu à deux niveaux. Il y a l’enjeu du comportement de chacun de nous, de chacun des ménages et il y a l’enjeu au niveau même global, au niveau étatique. Oui, il faut une meilleure implication des ONG, des associations, des communautés sur la prise en charge de la question de l’assainissement, mais il faut aussi un meilleur investissement de l’état. Parce que, le constat est que, même là où il y a des latrines, leur traitement n’est pas adéquat, à cause de la mauvaise utilisation et tout le reste. Et après, il y a tout ce qu’on appelle remplissage des latrines, parce que dans la plupart des cas, on utilise un assainissement autonome. Ce qui veut dire qu’on collecte les déchets dans un endroit de confinement qui a toujours une limite. Cet endroit finit par se remplir, et se pose alors, la question du comment assurer la vidange, ce qui commence à dépasser le niveau de l’individu. Il faut qu’il y ait aussi derrière, un système de traitement et de gestion de ces boues qui sont issues des ménages.

Qu’en est-il de la réglementation en vigueur?

D’autre part, je pense qu’il y a toute la problématique de l’application de la réglementation en matière d’hygiène et d’assainissement. On a le code de l’hygiène publique qui est assez clair, notamment sur les responsabilités des individus, mais aussi des entreprises au niveau public comme privé. Mais qu’est-ce qui est fait pour que chacun de nous respecte cette réglementation? Je pense qu’à un moment donné, il faut qu’on arrive à faire respecter cette réglementation en mettant en place les dispositifs qu’il faut. Et c’est comme ça qu’on va, progressivement, pouvoir construire un environnement assaini. Sinon, si chacun de nous n’est pas responsable, pour moi, l’autorité reste à l’Etat qui doit savoir user de son pouvoir pour amener les populations à respecter les règles. On voit que depuis des années, il y a la sensibilisation, il y a la conscientisation. On sait aussi que le changement est difficile, mais je pense que si on utilise aussi le pouvoir de la réglementation, des lois, on peut aider à cadrer à certains niveaux. Souvent j’aime prendre le cas des administrations publiques et des entreprises. Ceux qui sont censés donner le bon exemple, ne le font pas toujours. A leur niveau, l’assainissement n’est pas toujours garanti. Comment convaincre cette personne à aller respecter l’assainissement dans son propre environnement? Nous devons tous être des modèles, des exemples et le pouvoir public doit également s’impliquer, pour induire le changement.

Si on vous dit eau et assainissement d’ici à 2025, quels sont les défis majeurs que vous voyez? En d’autres termes, que doivent faire le chef de l’Etat et son gouvernement, pour que les populations puissent dire qu’il y a eu un mieux?

Pour répondre à cette question, je vais aller avec un exemple concret. J’ai suivi, par le biais des organes de presse, ces derniers jours le cas de Ouahigouya où il y a beaucoup de crises en lien avec le problème d’accès à l’eau des populations qui sont fournies en deçà de leur besoin. Et on a vu que cette année, il y a eu encore beaucoup de revendications, auxquelles ont répondu des actions de l’ONEA (Office national de l’eau et de l’assainissement, NDLR), pour rassurer les populations. Oui on veut être rassuré, mais on veut du concret maintenant. On veut avoir de l’eau qui coule, quand on ouvre notre robinet. Donc je dirai que c’est bien d’annoncer des grands chantiers autour de gros budgets, mais ce qui va satisfaire chacun de nous, c’est d’avoir de l’eau, et de l’eau de bonne qualité, quand nous sommes devant notre point d’accès. Je voudrais donc que le chef de l’Etat accélère la mise en action de ce qui est écrit dans son programme et que, dans un à deux ans, on commence à toucher du doigt les fruits de ces investissements. Faire des rapports, réaliser des études, c’est très bien, parce que c’est ça qui permet de répondre aux préoccupations, mais accélérer ces étapes de projets pour pouvoir les opérationnaliser au plus vite, c’est le mieux pour nous tous et c’est ce qui nous permettra d’avoir des résultats concrets à présenter en 2025.

On parle également de l’intégration des secteurs…

Je pense que l’intégration des secteurs, constitue l’un des défis de l’heure. L’eau est au cœur de plusieurs autres politiques publiques, en l’occurrence, les politiques publiques santé, la politique environnement, la politique publique éducation, la politique publique amélioration des conditions de vie des femmes, etc. Donc si on a cette vision holistique de la question de l’eau, je pense que la priorité devient une priorité parce-que on se rend compte que quand on touche à ce volet de l’eau et de l’assainissement on va impacter aussi la qualité des autres politiques publiques. Je voudrais inviter aussi le chef de l’Etat à faire passer ce message auprès tous les ministres, afin que ceux-ci viennent en soutien au ministre dédié à l’eau et à l’assainissement, pour qu’ensemble, ils puissent construire des politiques publiques cohérentes qui se soutiennent mutuellement. Parce que, aller dans une école où il n’y a pas de latrines ou bien, où les latrines sont mal entretenues, quel est le citoyen de demain que nous sommes en train de préparer? Aller dans un centre de santé où il n’y a pas d’assainissement, il n’y a pas d’eau, quel est l’homme sain, l’homme en bonne santé que nous voulons produire?

Donc, je pense que l’un dans l’autre, s’il y a cette vision, cette collégialité, cette co-construction, même la mobilisation des ressources, à mon avis, ça va être aisé. On a vu, dans ce cadre, toute la mobilisation qu’il y a eue, dans la lutte contre la Covid-19. On doit pouvoir maintenir cette mobilisation au profit de l’hygiène, de l’assainissement, de la disponibilité de l’eau, ce, pour garantir la santé et le bien-être de tous. Et on permettra, ainsi, à tous, de pouvoir participer aux autres activités en lien avec le développement du pays.

En guise de mot de la fin, avez-vous un appel à lancer?

Je lance un appel à l’endroit du ministère de l’Economie et des finances, et c’est un plaidoyer que je réitère, pour demander l’accompagnement de ce département. Il y a un plaidoyer au niveau international, avec Sanitation and Water for all pour pouvoir mettre les ministres des finances au cœur des défis de l’assainissement et de l’eau. Je sais que notre gouvernement est engagé, et je l’encourage à participer à ce processus qui nous fait prendre conscience des possibilités de mobilisation de ressources en matière d’accès à l’eau et à l’assainissement et de l’importance d’investir sur l’eau et l’assainissement pour rattraper des gaps de budget sur d’autres volets de développement.

Propos recueillis par Wakat Séra  

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