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Peut-on résoudre le problème de la dépigmentation avec une loi?

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photo d'illustration

Alors que les produits pour dépigmenter la peau sont interdits dans de plus en plus de pays africains, le chiffre alarmant de 25 à 77% des femmes se dépigmentant en Afrique ne peut que faire frémir. Dans son article publié en collaboration avec Libre Afrique, Blandine Angbako, Juriste, consultante en communication politique défend la thèse selon laquelle une loi ne pourra jamais réduire la dépigmentation. En effet, la pauvreté étant forte, l’avenir de nombreuses femmes se limite à un mariage. D’évidence les hommes en Afrique préfèrent les peaux claires et obligent même leur femme à s’éclaircir la peau. Pourquoi ? L’auteur développe alors l’argument fort de la dévalorisation de la race noire dans l’histoire. On comprend que le problème a des racines bien profondes.

Depuis novembre 2018, le gouvernement du Rwanda met en œuvre une politique de lutte contre la commercialisation et l’utilisation des produits de dépigmentation. Le recours aux produits cosmétiques pour éclaircir la peau est un phénomène généralisé en Afrique. Entre 25 et 77% de femmes sont concernées selon l’OMS. La méthode de descente dans les commerces aux fins de saisir les produits incriminés et la sensibilisation aux risques de santé encourus sont-elles efficaces?

Limites d’une approche purement légale et répressive

L’action du gouvernement rwandais repose sur l’article 15 de la loi relative à la règlementation et à l’inspection des produits alimentaires et pharmaceutiques qui dispose : «Les produits cosmétiques doivent être exempts de substances toxiques, répondre aux normes de qualité en vigueur dans le pays et être préparés conformément aux principes de bonnes pratiques de préparation applicables». Une disposition insuffisante car ne prend pas en compte les spécificités des problèmes de santé publique posés par l’usage de ces produits.  Dès lors, il s’avère nécessaire d’initier une loi plus spécifique et entièrement consacrée au problème de la dépigmentation. L’objectif étant de définir clairement les sanctions attachées à la commercialisation des produits éclaircissants allant de l’amende à la peine d’emprisonnement, en passant par la fermeture des usines de fabrication et des commerces de vente ainsi que la saisie des produits incriminés.

Mais au-delà de l’élaboration de la loi, c’est plutôt son application qui est problématique. D’abord, parce que si avec cette loi, l’importation et la commercialisation par la voie légale de ces produits peuvent disparaître, l’approche purement légale risque de faire naitre des réseaux clandestins d’approvisionnement quand l’on sait qu’une grande part des activités commerciales ne sont pas déclarées ni enregistrées et échappent à la réglementation et à l’impôt.  Ensuite, l’application d’une telle loi exige la mobilisation de moyens matériels et humains qui ne sont pas gratuits. Avec les contraintes budgétaires du gouvernement rwandais, il serait difficile d’effectuer des contrôles effectifs et efficaces. Enfin, parce qu’avant le Rwanda, plusieurs autres pays dont la Côte d’Ivoire, le Ghana, la Gambie, le Sénégal ont tenté l’approche purement répressive sans succès. La vente et l’achat se font encore dans des espaces publics accessibles à tous. Le point commun entre ces différents pays, c’est qu’ils agissent sur l’offre, c’est à dire sur la source de production. Pourtant, puisqu’il s’agit d’un marché où l’offre rencontre la demande, il faudra aussi travailler à assécher la source de la demande.

Agir sur la demande pour des résultats plus tangibles

La mise en évidence des dangers sanitaires et l’application de sanctions à l’encontre des industries cosmétiques ne semblent pas suffire. La raison tient au fait que le phénomène du blanchissement de la peau est devenue une norme sociale au Rwanda et ailleurs en Afrique. Une norme entretenue d’abord par le regard des hommes qui affichent de manière ostentatoire leur préférence pour des peaux plus claires. Vu l’état de dépendance des femmes africaines, dont parfois le projet de vie se réduit à trouver un mari, il n’est pas étonnant de voir qu’elles seront prêtes à tout pour plaire aux partis potentiels. Après, la communication autour des produits éclaircissants, qui véhicule des images et des symboles de beauté toujours à la peau claire, a fini par imprimer dans l’esprit des Africaines ce modèle-type de beauté auquel il faut se conformer. Ceci étant, il faudrait remonter le fil de l’histoire pour comprendre les ressorts de cette demande pour ces produits de dépigmentation, qui trouve son origine dans des traumatismes liés à l’identité historique et qui se sont traduit par des complexes d’infériorité. C’est la conséquence de traumatismes liés à la stigmatisation de la peau noire pendant la colonisation fondée sur une pseudo supériorité de la race blanche.

Dès lors, la première arme dans la lutte contre le blanchiment de la peau demeure d’abord la réconciliation avec soi. Cela exige une rééducation qui doit débuter dans le cercle familial. L’enfant né doit être éduqué à la préservation de la couleur de sa peau, symbole de son identité et de son authenticité africaine. De même, il est indispensable d’inclure dans les programmes scolaires d’histoire, des séances de revalorisation identitaire au delà du contenu académique classique. Pour ce faire il est impératif que les Africains réécrivent l’histoire de l’Afrique en mettant en exergue les valeurs et qualités attachées à l’homme noir.

Dans cette optique, impliquer les organisations de la société civile rendra la lutte plus efficace en raison de leur proximité avec les différentes couches de la population. A travers des campagnes de sensibilisation, des formations, des panels, des débats, des focus group d’échange, les OSC pourront susciter l’intérêt et l’adhésion à ce processus de revalorisation de l’identité africaine. Gouvernants et organisations de la société civile doivent s’accorder à porter ce combat et à diffuser le message à travers tous les canaux de communication. Télévision, radio, presse, cinéma et affichage doivent être utilisés pour créer des contre-valeurs esthétiques destinées à inhiber progressivement la publicité incitative sur le sujet. Les motivations esthétiques avancées par les consommateurs de produits dépigmentant encouragés à coup de publicité sont souvent le reflet d’un mal être. C’est pourquoi la campagne d’éducation doit associer un aspect de suivi psychologique.

La capacité des médias à influencer les modes de pensée et à créer des habitudes au sein de la population peut servir à initier une thérapie subtile autour de l’identité africaine. Des films documentaires, des émissions de débat, des magazines constituent un cadre pour aborder les causes profondes de la négation de soi et intégrer la bonne attitude.

Avec 453 millions d’utilisateurs d’internet, 191 millions d’utilisateurs actifs sur les réseaux sociaux et 172 millions d’utilisateurs actifs des réseaux sociaux sur mobile, Internet et en particulier les réseaux sociaux doivent donc être au cœur de la sensibilisation sur l’utilisation des produits dépigmentant afin de toucher une cible plus grande. La campagne digitale devra associer les rois de la toile désignés sous le vocable «d’influenceurs». Ces derniers, véritables communicateurs, parviennent à mobiliser une adhésion des internautes autour de leur personne et leurs projets.

Combattre un phénomène aussi enraciné dans la société que celui de la dépigmentation de la peau ne peut se réduire à la promulgation d’une loi aussi nécessaire soit-elle. Dès lors, l’approche idoine devrait viser aussi bien l’offre que la demande de ce genre de produits afin d’éradiquer le mal à la racine.

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