Accueil L'ENTRETIEN Grève au MINEFID: « le gouvernement fait de l’intoxication », selon un financier

Grève au MINEFID: « le gouvernement fait de l’intoxication », selon un financier

Mohamed Savadogo, secrétaire général du Syndicat des Financiers (Synafi), l'un des porte-arole de la CS-MEF

La Coordination des Syndicats du Ministère de l’Economie et des Finances (CS-MEF) a débuté ce lundi 18 juin 2018, une grève de cinq jours, pour exiger la satisfaction de sa plate-forme revendicative comportant sept points, en vue de l’amélioration des conditions de vie et de travail de ses membres. A Ouagadougou le piquet de grève du collectif est assuré au niveau de la Bourse du travail où des tentes sont dressées pour l’occasion. Mohamed Savadogo, l’un des porte-paroles de la CS-MEF, soutient, dans un entretien accordé à Wakat Séra, que « le gouvernement fait de l’intoxication », en ce qui concerne leurs mouvements de protestation.

Wakat Séra: Vos points de revendication restent-ils les mêmes? Y a-t-il des ajouts ou abandons de revendications?

Mohamed Savadogo : Nous avions sept points de revendication auxquels deux se sont ajoutés par la suite. Nous en sommes là pour le moment.

Il s’agit:

1- le respect des engagements des autorités par la reconduction du check off au MINEFID unilatéralement suspendu

2- la restauration de la dotation du carburant de fonctionnement aux agents, supprimée par Arrêté n°2017-541/MINEFID/CAB du 26 décembre 2017

3- la mise en œuvre intégrale de tous les accords conclus entre nos différentes organisations et le Gouvernement

4- le relogement des travailleurs du MINEFID dans le bâtiment R+4 du MINEFID 

5- l’arrêt des réformes entreprises au sein du MINEFID sans l’adhésion des travailleurs

6- la résiliation des contrats de vérification des importations avec les sociétés privées

7- l’adoption de statuts sécurisants pour le personnel du MINEFID (NDLR).

Les deux points qui se sont ajoutés sont: la levée des sanctions abusives et autocratiques prises à l’encontre des travailleurs et le respect des libertés syndicales et démocratiques des travailleurs (NDLR).

Qu’est-ce qui explique qu’une semaine après la suspension de votre sit-in qui avait également duré 120 heures, vous observez encore un arrêt de travail?

Mais vous voyez qu’on a fait une semaine de sit-in mais que rien n’a évolué jusqu’à présent. Alors, que pensez-vous qu’on puisse faire d’autre à notre niveau si ce n’est engager d’autres mouvements. Et comme vous l’avez si bien dit, une semaine de suspension et on est encore sur le terrain en train de battre le macadam. Nous le faisons parce qu’on connait maintenant où se trouve le problème. Il n’est nulle part ailleurs qu’uniquement au niveau du gouvernement. Après avoir observé des grèves et des sit-in, des personnalités morales dont le Médiateur du Faso ont demandé qu’on puisse surseoir aux mouvements pour avoir une discussion avec le gouvernement. De manière informelle aussi, on a eu des rencontres avec des autorités administratives et politiques qui ont également demandé qu’on puisse suspendre, ne serait-ce que deux jours, pour essayer de juger de la bonne foi du gouvernement. Vous avez constaté qu’on l’a fait pour prendre l’opinion publique à témoin. Maintenant la balle se trouve du côté du gouvernement.

Quels sont les points qui bloquent actuellement?

Mais, on dira que c’est tous les points qui bloquent!

Pourtant le gouvernement dit avoir donné satisfaction à cinq des sept points?

Mais ça c’est de l’intoxication que le gouvernement fait au niveau de la presse. Nous, au niveau des syndicats, ce sont les écrits qui font office de preuves. Comme on le dit, les hommes passent et les écrits restent. Au niveau du gouvernement on n’a eu aucun écrit formel qui tend à dire que cinq points ont eu satisfaction. D’ailleurs, quand on revient sur les discussions, de façon formelle ou informelle, quand on discute avec certaines autorités administratives, elles-mêmes ne savent pas comment faire l’état des cinq points satisfaits. Donc il y a un cafouillage qui a été organisé par le gouvernement pour tout simplement à la fin, vu qu’il a tous les médias avec lui, intoxiquer l’opinion publique pour dire que s’il y a problème, ce sont les syndicats qui sont responsables.

Nous nous inscrivons en faux quand on dit qu’il y a cinq points qui ont été satisfaits. D’ailleurs, que le gouvernement nous montre un document où il y a la signature de (l’exécutif) et des syndicats à l’issue d’une rencontre.

Des membres du CS-MEF observant la grève à la Bourse du Travail à Ouagadougou

Une certaine opinion n’hésite pas à avancer que vous avez un problème personnel avec votre ministre de tutelle, Hadizatou Rosine Coulibaly/Sori…

Alors, je dirais qu’on a un problème personnel avec tous les ministres. Sous la transition (de 2015), on avait un problème personnel aussi avec madame la ministre Amina Billa Bambara. Avant elle, il y avait le ministre Lucien Marie Noël Bembamba qui a fait presque sept ans dans ce département ministériel, donc on avait aussi un problème personnel avec lui quand il était aux affaires, puisqu’on a revendiqué en son temps. Non! il faut que les gens évoluent et arrivent à dépasser ces considérations. Nous ne connaissions pas madame le ministre (Rosine Coulibaly, NDLR). Je rassure que nous n’avons pas de problème personnel avec elle. Je tiens à le crier avec force que les problèmes qu’on a aujourd’hui se sont nos points de revendication. Si nos points de revendication sont résolus, vous allez voir que demain nous allons encore travailler avec madame le ministre. D’ailleurs dans nos revendications, il n’y a aucun point qui demande le départ de quelqu’un. Si on avait un problème personnel avec elle, depuis on allait demander son départ. Ça c’est clair.

Quel jugement faites-vous des réquisitions que le gouvernement fait pour le service?

Sur ce point nous dénonçons des réquisitions sauvages. Cette fois-ci ça été fait de manière vraiment sauvage. Quand vous prenez une direction comme celle de l’administration et des finances (DAF), il a été réquisitionné plus de la moitié de l’effectif alors que la réquisition va en droite ligne avec le service minimum. Quand vous prenez la Direction générale des affaires immobilières et de l’équipement de l’Etat (DGAIE), là-bas, c’est plus des deux tiers qui ont été réquisitionnés. Au niveau des régions également, les gouverneurs ont fait des réquisitions abusives pour retenir plus de la moitié des travailleurs. Donc l’un dans l’autre, les réquisitions n’ont pas suivi la forme et le fond aussi n’est pas ça. Nous aurions voulu, que pour le service minimum, le gouvernement discute avec les syndicats, et on aurait convenu du nombre de personnes qui allait  assurer ce service minimum.

Pouvez-vous nous dire un mot sur les recommandations de la conférence nationale sur la rémunération des agents de la Fonction publique? 

D’abord je vais m’appesantir sur la légitimité de cette conférence. On nous a invités à cette rencontre mais au niveau du syndicat, nous avons donné nos préalables. Nous avons dit que le format de cette conférence ne tenait pas. Quand on parle de salaire, des indemnités et de tout ce qui touche aux paiements des agents, c’est un contrat qui lie l’employé et l’employeur uniquement. Par rapport à ça déjà nous estimons que cette conférence n’a même pas lieu d’être. On a dit que pour avoir une conférence nationale à laquelle devraient prendre part ces organisations qu’on appelle forces vives, il fallait qu’on aille sur la question de la richesse nationale puisque cela concerne les questions de corruptions, de marchés publics, des dividendes des mines (13 sites miniers au total dans le pays, NDLR) qui sont bradés. Et on pourrait y ajouter la question de la rémunération et en ce moment on fera un diagnostic total de la santé financière du pays. Si c’était fait sous ce format, personne n’allait être contre.

Quand on veut évoquer les questions des contrats des mines, les autorités estiment que ce sont des questions sensibles et elles évitent de les aborder. De manière «mouta mouta» (flou), les contrats se passent entre les responsables des entreprises minières et le gouvernement. Donc nous ne sommes pas d’accord avec ça. Nous avons dit qu’il faut procéder à la renégociation des contrats pour avoir l’adhésion de toute la population. Les autorités ont dit qu’elles ont convoqué cette conférence pour réduire la masse salariale qui est très élevée. Mais comment demander qu’on puisse faire des ajustements entre les salaires les plus élevés et ceux qui sont plus bas. En tant que financier, je vous dis que ce sont des incidences financières qui seront très énormes pour l’Etat. Or là ce serait contraire à la volonté de l’Etat.

Voulez-vous dire que ces recommandations sont déjà vouées à l’échec?

Je n’ai pas dit ça. Nous ne nous sentons pas, même à aucun moment, liés à ces recommandations et autres résolutions. Lors de leur conférence ils ont même parlé de moratoire pour une trêve sociale. Je me demande avec qui le gouvernement veut cette trêve sociale puisque ce sont les syndicats qui sont en lutte qui ne sont pas venus à la conférence.

Une vue des manifestants à la Bourse du Travail à Ouagadougou

Ne craignez-vous pas qu’avec cette avalanche de débrayages, la CS-MEF se mette à dos, la population?

Mais actuellement c’est ce qu’on constate. Heureusement d’ailleurs pour nous que dans l’opinion, plusieurs personnes ont commencé à comprendre maintenant que ce que le gouvernement fait, c’est de la machination. C’est purement de la politisation qu’ils sont en train de faire. Nous avons posé des préoccupations qui sont techniques et le gouvernement nous amène des réponses politiques. Il faut que ce régime tire vraiment leçons des régimes passés. Ce régime doit comprendre qu’il est issu d’un mouvement insurrectionnel. Quand on prend des activistes ou des Organisations de la société civile (OSC) fantoches pour manipuler l’opinion publique, ce sont des choses qui vont retomber sur eux du jour au lendemain. Les activistes qu’ils (gouvernants) sont en train de payer actuellement, à qui (l’exécutif) donne des tablettes, pour insulter les gens à longueur de journée sur les réseaux sociaux, ces mêmes activistes vont se retourner contre eux et ils ne s’en sortiront pas.

Que pensez-vous de la grève des commerçants qui dénoncent vos multiples arrêts de travail qui paralysent leurs activités?

Un vrai commerçant ne va pas se lever pour faire une marche bidon, une marche organisée par des gens qui se réclament commerçants, qui ne valaient même pas une centaine. Et quand tu regardes bien, ce sont des vieilles, des mendiants, des jeunes de 10 à 15 ans qu’ils ont mobilisés pour participer à la marche. Dans les normes, quand ont dit que les commerçants ont marché, tout Rood-Wooko (le plus grand marché du pays, NDLR) devait être vide. C’est là-bas qu’il y a les vrais commerçants ou bien au niveau de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Burkina (CCI-BF). Est-ce que vous avez entendu l’un des vrais opérateurs économiques jusqu’à présent réagir? Si les vrais commerçants doivent réagir, ça ne sera pas contre les syndicats mais ils demanderont à tous les acteurs de cette crise de prioriser le dialogue. Ils auraient donc demandé aux syndicats de mettre balle à terre et feraient la même demande au gouvernement pour la résolution de nos revendications.

Une des recommandations de la conférence demande que le Fond commun (FC) soit reposé sur les amendes et les pénalités?

Les questions de Fonds communs sont légales et légitimes. Et comme on le dit, ce n’est pas une trouvaille du Burkina Faso. Dans aucun pays actuellement, le FC n’est assis sur une pénalité. Je vous fais remarquer un fait simple à ce sujet. Dans un pays, si les pénalités sont énormes, cela veut dire que l’économie de ce pays est mal en point. Au niveau de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uémoa), les directives 01 et 07 sont bien claires sur la question des avantages qu’on doit octroyer aux financiers. Ce n’est pas uniquement ici au Burkina. Si on travaille à clochardiser les travailleurs du ministère des Finances, il faut savoir que c’est toute l’économie du Burkina qui sera clochardisée.

On est au 18 du mois de juin. Est-ce que ces mouvements ne vont pas prendre en otage les paiements des salaires des fonctionnaires?

A aucun moment, nous en tant que syndicats du ministère de l’Economie et des Finances, ne pourront prendre en otage les salaires. On ne va jamais le faire. Actuellement, tout est déjà traité. Quand madame le ministre est sortie (médiatiquement) pour dire qu’elle n’est pas sûre si les salaires vont continuer à être payés avec les grèves, je dirai que c’est nous qui faisons le travail et non elle. A partir du 6 de chaque mois, nous faisons les traitements et à partir du 10 du mois, il y a une commission qui se réunit pour arrêter tout et envoyer dans les départements ministériels. Tout est déjà fait. Il n’y a pas de crainte pour ça. Si vous voyez le mois où on n’a pas payé les salaires, c’est madame le ministre qui l’a voulu de son propre souhait. Et en ce moment les gens doivent demander des comptes à madame le ministre et au gouvernement.

Quelle sera votre démarche à la suite de ces 120 heures de grève?

Si cette semaine on ne nous appelle pas à la table des négociations pour trouver des solutions à notre plateforme revendicative, la semaine prochaine encore on ira en grève pour 120 heures. Si au-delà de ça, rien n’est toujours fait, nous allons aviser.  

Pensez-vous qu’on doit continuer sur ce rythme?

Ce n’est pas à nous qu’il faut poser cette question mais au gouvernement. Dites-moi, sur nos sept points de revendication, quel est le point qui peut provoquer un blocage? Que ce soit le check off ou la question du bâtiment qu’est-ce qui est difficile comme point à résoudre? Moi je ne vois pas. Parlons de la question des réformes. Le gouvernement est en train de privatiser notre impôt. C’est-à-dire qu’il vend ainsi notre économie aux personnes extérieures. C’est cela notre lutte et je pense qu’à ce sujet, les commerçants eux-mêmes devaient nous appuyer au lieu de marcher contre nous.

Par Bernard BOUGOUM  

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